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  "text": "Assise derrière une longue table couverte d’une nappe blanche, le cœur battant, la bouche sèche, Celeste attendait qu’on l’appelle. Elle avança une main tremblante vers le verre d’eau disposé devant elle avant de se raviser. Elle n’arriverait probablement pas à boire sans en renverser.\nElle s’était exprimée devant la cour à plusieurs reprises ces derniers temps, mais là, c’était différent. Elle ne voulait pas pleurer, même si Susi lui avait dit qu’il n’y avait pas de mal, que c’était compréhensible, voire même inévitable.\n« Vous allez parler de choses très personnelles et douloureuses, avait dit la conseillère. Ce n’est pas rien, ce que je vous demande. »\nCeleste regarda l’auditoire. Des hommes en costume-cravate, des femmes en tailleur, visages impassibles et professionnels, pas franchement passionnés pour certains.\n« Je repère toujours quelqu’un dans l’assistance, lui avait confié Perry un jour qu’ils évoquaient ses talents d’orateur. Un visage amical quelque part au milieu de la foule. Et quand je me lève, c’est à cette personne que je m’adresse, comme si nous étions seuls. »\nCeleste se souvenait avoir été surprise d’entendre que Perry avait des trucs. Il paraissait toujours si sûr de lui, si décontracté, lorsqu’il s’exprimait en public. Aussi à l’aise qu’une star de cinéma ultracharismatique dans un talk-show. Perry, quoi. Avec le recul, il semblait que son mari avait plutôt passé sa vie en proie à un sentiment de peur imperceptible mais permanent : peur de l’humiliation, peur de perdre sa femme, peur de ne pas être aimé.\nL’espace d’un instant, elle se prit à regretter qu’il ne soit pas là pour l’écouter. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il serait fier d’elle, en dépit du sujet. Le vrai Perry serait fier d’elle.\nReprésentation délirante ? Probablement, oui. Elle était passée maître dans l’art de déraisonner ces temps-ci. À moins que ce ne soit pas récent.\nAu cours des douze derniers mois, rien n’avait été plus dur à vivre pour elle que de douter après coup de chacune de ses pensées, de chacune de ses émotions. Chaque fois qu’elle pleurait la mort de Perry, elle avait le sentiment de trahir Jane. C’était ridicule, malavisé, immoral, de regretter un homme qui s’était rendu coupable de tant de violence. Comment pouvait-elle se désoler de voir ses fils sangloter sachant qu’un autre enfant vivait sans même savoir que Perry était son père ? Haine, fureur, repentir, voilà ce qu’elle devrait ressentir. Et quand c’était le cas, ce qui arrivait souvent, elle était heureuse car c’étaient les seuls sentiments acceptables, raisonnables, mais ensuite, elle se surprenait à souffrir de son absence, à attendre son retour de voyage avec impatience, et elle se sentait de nouveau stupide, s’obligeait à se rappeler que Perry l’avait trompée, et probablement plus d’une fois.\nDans ses rêves, elle lui hurlait dessus. « Comment oses-tu ? Comment oses-tu ? » Elle le frappait, encore et encore. Elle se réveillait le visage baigné de larmes.\n« Je l’aime toujours, avait-elle dit à Susi comme s’il s’agissait d’une faute inavouable.\n– C’est légitime.\n– Je deviens folle.\n– Vous allez vous en sortir. » Susi écoutait patiemment Celeste évoquer dans les moindres détails tous les écarts de conduite pour lesquels Perry l’avait punie – Je sais que j’aurais dû demander aux garçons de ranger les Lego ce jour-là, mais j’étais fatiguée ; j’aurais dû… ; je n’aurais pas dû… Bizarrement, elle avait besoin de décortiquer continuellement chaque détail de chaque événement qui avait eu lieu les cinq dernières années pour que tout soit bien clair dans son esprit.\n« Ce n’était pas juste, n’est-ce pas ? » demandait-elle systématiquement à Susi, comme si elle était là pour arbitrer, comme si Perry pouvait l’entendre.\n« Qu’est-ce que vous en pensez, vous ? Vous pensez que vous méritiez ça ? »\nCeleste regarda l’homme assis à sa droite prendre son verre d’eau. Sa main tremblait encore plus que la sienne, faisant teinter les glaçons et déborder l’eau. Il persévéra.\nGrand, charmant, le visage fin, il avait la trentaine bien tassée et portait une cravate sous un pull-over rouge peu seyant. Probablement un conseiller, comme Susi, mais visiblement atteint d’une peur de parler en public pathologique. Celeste aurait volontiers posé une main réconfortante sur son bras, mais elle craignait de le mettre mal à l’aise, d’autant qu’ici, le professionnel, c’était lui.\nBaissant les yeux, elle remarqua qu’il portait des socquettes marron clair dans ses chaussures de ville noires impeccablement cirées. Le genre de faute de goût qui mettrait Madeline dans tous ses états. Celeste avait laissé Madeline l’aider à acheter un chemisier en soie blanche, une jupe crayon et des escarpins noirs pour aujourd’hui. « Pas de sandales », lui avait dit son amie lorsqu’elle en avait présenté une paire avec sa nouvelle tenue. « On ne montre pas ses orteils pour ce genre d’occasions. »\nCeleste s’était rangée à son avis. Elle l’avait laissée faire beaucoup de choses pour elle pendant l’année qui venait de s’écouler. « J’aurais dû m’en rendre compte, répétait Madeline. J’aurais dû voir ce que tu endurais. » Et même si Celeste lui avait dit mille fois qu’elle avait justement tout fait pour le cacher, son amie était toujours aux prises avec un réel sentiment de culpabilité. Aussi, Celeste la laissait être présente.\nSon regard se posa sur une femme d’environ cinquante ans au visage d’oiseau et aux yeux brillants d’intelligence qui hochait la tête d’une manière encourageante en écoutant l’introduction de Susi.\nElle lui rappelait un peu la nouvelle institutrice des garçons qui allaient désormais à l’école à deux pas de l’appartement. Celeste avait pris rendez-vous avec elle avant leur premier jour. « Ils idolâtraient leur père, et depuis qu’il est mort, ils ont des problèmes de comportement, lui avait-elle annoncé.\n– Cela n’a rien d’étonnant, avait répondu Mrs Hooper. Je vous propose de faire le point une fois par semaine pour ne pas laisser les choses nous dépasser. »\nCeleste s’était retenue de se jeter dans ses bras et d’inonder son chemisier de larmes.\nLes jumeaux avaient eu bien du mal à se faire à la situation. Ils étaient tellement habitués aux longues absences de Perry qu’ils avaient mis beaucoup de temps à comprendre qu’il ne reviendrait jamais. Lorsque quelque chose n’allait pas, ils réagissaient comme leur père : rageusement, violemment. Il ne se passait pas un jour sans qu’ils essaient de s’étriper ; pourtant, le soir venu, ils s’endormaient dans le même lit, tête contre tête sur leur oreiller.\nÊtre témoin de leur chagrin, c’était comme une punition pour Celeste, mais une punition pour quoi ? Pour être restée avec leur père ? Pour avoir voulu sa mort ?\nBonnie n’avait pas eu à subir la prison. Elle avait été reconnue coupable d’homicide involontaire suite à un acte illégal et dangereux et condamnée à deux cents heures de travaux d’intérêt général. En rendant sa décision, le juge avait précisé que le degré de culpabilité morale de l’accusée était peu élevé sur l’échelle établie pour ce type de délits. Il avait tenu compte de plusieurs éléments : Bonnie avait un casier judiciaire vierge, faisait clairement preuve de remords et n’avait pas eu l’intention de faire tomber la victime, même si on aurait pu le prévoir.\nIl avait également pris en considération les témoignages d’experts qui avaient démontré que la balustrade du balcon n’était pas à la hauteur réglementaire du code de la construction en vigueur, que les tabourets de bar n’étaient pas adaptés au balcon. La pluie qui avait rendu la balustrade glissante et l’état d’ébriété de l’accusée comme de la victime avaient également contribué à l’issue fatale de la soirée.\nD’après Madeline, Bonnie avait accompli son travail d’intérêt général avec beaucoup de plaisir. Avec Abigail à ses côtés, d’ailleurs.\nCompagnies d’assurances et avocats continuaient d’échanger des courriers, mais Celeste ne se sentait pas concernée. Elle avait prévenu qu’elle ne voulait pas toucher le moindre dollar de l’école, qu’elle reverserait les dédommagements perçus pour couvrir l’augmentation des primes d’assurance consécutive à l’accident.\nLa maison et les autres propriétés avaient été vendues. Celeste avait emménagé dans le petit appartement de McMahons Point avec les garçons et travaillait désormais trois jours par semaine dans un cabinet d’avocats familial. Elle appréciait de ne penser à rien d’autre pendant plusieurs heures.\nMax et Josh détenaient des fonds en fidéicommis mais cet argent ne les définirait pas. Elle veillerait à ce qu’ils prennent un boulot d’été à partir de seize ans.\nElle avait institué un fidéicommis équivalent à l’intention de Ziggy.\n« Tu n’as pas à faire ça », avait dit Jane, consternée, voire écœurée, lorsque Celeste le lui avait annoncé au cours d’un déjeuner du côté de McMahons Point. « On ne veut pas de son argent. Euh, ton argent.\n– C’est celui de Ziggy. Si Perry avait su que Ziggy était son fils, il aurait souhaité qu’il soit traité de la même manière que Max et Josh. Perry était… »\nMais les mots étaient restés coincés dans sa gorge, car comment pouvait-elle dire à Jane que Perry était généreux à l’excès et scrupuleusement juste ? Sauf lorsqu’il se transformait en monstre.\nMais Jane lui avait pris la main en disant : « Je sais qu’il l’était », comme si elle comprenait vraiment la personnalité de Perry.\nSusi se tenait derrière le pupitre. Elle était ravissante aujourd’hui. Heureusement, elle avait opté pour un maquillage plus discret.\n« Souvent, les victimes de violence conjugale ne ressemblent pas du tout à ce que l’on imagine. Leurs histoires ne sont pas toujours aussi simples qu’on s’y attendrait. »\nCeleste se recentra sur le visage sympathique qu’elle avait choisi parmi ces médecins urgentistes, ces infirmiers de triage, ces généralistes et autres conseillers.\n« Voilà pourquoi j’ai demandé à ces deux charmantes personnes de venir aujourd’hui. Elles ont accepté de donner de leur temps pour partager leur vécu avec vous. » Susi montra Celeste et son voisin qui, la main sur la cuisse, essayait d’arrêter les tremblements nerveux de sa jambe.\nMon Dieu, songea Celeste, en refoulant ses larmes. Ce n’est pas un conseiller. C’est une victime, comme moi.\nElle se tourna vers lui. Il esquissa un sourire, en jetant des coups d’œil furtifs autour de lui.\n« Celeste ? » fit Susi.\nElle se leva, regarda l’homme au pull-over, puis Susi qui, en guise d’encouragement, lui fit un petit sourire. Elle s’avança jusqu’au pupitre en bois.\nElle repéra la femme au visage sympathique. Là, souriante, attentive.\nCeleste inspira.\nElle avait accepté de venir aujourd’hui pour rendre service à Susi, mais aussi parce qu’elle voulait faire sa part, s’assurer que les professionnels de la santé sachent quand il fallait poser davantage de questions, insister. Elle avait prévu de s’en tenir aux faits, sans se répandre. Sans perdre sa dignité. Sans se dévoiler complètement.\nMais à présent, elle éprouvait un désir irrépressible de tout partager, de dire l’horrible vérité, toute crue, de ne rien cacher. Au diable la dignité.\nElle voulait donner à cet homme terrifié dans son pull-over ringard l’assurance dont il aurait besoin pour livrer sa vérité à lui. Elle voulait qu’il sache qu’au moins une personne dans cette salle aujourd’hui comprenait toutes les erreurs qu’il avait commises en chemin : les jours où il avait rendu les coups, ceux où il était resté alors qu’il aurait dû partir, les fois où il lui avait donné une autre chance, celles où il l’avait contrariée exprès, les moments où il n’avait pas su protéger ses enfants de certaines scènes. Elle voulait lui dire qu’elle connaissait tous les parfaits petits mensonges qu’il s’était racontés pendant toutes ces années, parce qu’elle s’était raconté les mêmes. Elle voulait prendre ses mains entre les siennes et lui dire : « Je comprends. »\nLes mains accrochées au pupitre, elle se pencha sur le micro. Les choses étaient si simples et pourtant si compliquées. Il fallait qu’ils entendent.\n« Cela peut arriver… »\nElle s’interrompit, s’éloigna un peu du micro, se racla la gorge. À côté d’elle, Susi retenait son souffle, les mains un peu en l’air, prête à se précipiter pour la mettre hors de danger telle une mère qui voit son enfant sur scène pour la première fois.\nCeleste se rapprocha du micro. Quand elle se mit à parler, sa voix était claire et nette.\n« Cela peut arriver à n’importe qui. »",
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