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  "text": "Au départ, il affichait un visage parfaitement neutre : cordial, poli, indifférent. Il ne la remettait pas. La voix enjouée de sa mère s’invita dans l’esprit de Jane : Je ne la connais ni d’Ève ni d’Adam ! Comme si c’était le moment.\nMais lorsqu’elle avait prononcé le nom de son cousin, une lueur avait éclairé son regard. Parce qu’il l’avait reconnue ? Pensez donc ! Il ignorait toujours qui elle était et ne semblait même pas tenté de faire un début d’effort pour dénicher le bon souvenir dans sa mémoire. Mais il avait compris ce qu’elle représentait. Identifié la catégorie à laquelle elle appartenait. Une parmi tant d’autres.\nIl avait menti sur son nom. Une possibilité qu’elle n’avait jamais envisagée. Comme si c’était quelque chose que l’on ne pouvait pas fabriquer. Sa personnalité, son désir, oui, mais pas son nom.\n« Je me disais bien qu’un jour je finirais par vous recroiser.\n– Perry ? » dit Celeste.\nPerry se tourna vers Celeste.\nFace à elle, le même visage que dans la voiture. Nu. Sans voile ni masque. Depuis que Madeline lui avait parlé de Saxon Banks, après la réunion du club de lecture, quelque chose la tracassait, un souvenir lointain, antérieur à la naissance des enfants, au premier coup.\nÀ présent, il était on ne peut plus clair. Intact. Comme si pendant tout ce temps, il n’avait attendu qu’une chose : qu’elle vienne le repêcher.\nC’était au mariage d’un cousin de Perry. Celui où il avait fallu que les hommes retournent à l’église pour récupérer le téléphone portable d’Eleni. Une table ronde couverte d’une nappe blanche amidonnée. Des chaises ornées de nœuds énormes. La lumière qui se reflétait sur les verres à vin. Saxon et Perry se remémoraient des souvenirs d’enfance. Le kart en bois qu’ils avaient fabriqué pour dévaler les pentes de leur banlieue pavillonnaire. L’année où Saxon avait protégé Perry des petits caïds qui sévissaient dans la cour de récréation. La fois où Perry avait dérobé un esquimau parfum banane à la barbe de l’imposant Grec qui tenait la friterie locale ; ledit Grec l’avait attrapé par la peau du cou et exigé qu’il lui donne son nom. Et Perry de répondre : « Saxon Banks. »\nLe commerçant avait aussitôt appelé la mère de Saxon. « Votre fils vient de me voler une glace. » « Mon fils est avec moi », avait-elle rétorqué avant de raccrocher.\nTellement drôle. Tellement culotté. Qu’est-ce qu’ils avaient ri tout en sirotant leur champagne.\n« Ça ne voulait rien dire pour moi », répondit Perry à sa femme.\nDans ses oreilles, une sensation creuse, assourdissante, comme si elle était dans les profondeurs de l’océan.\nPerry se détourna de Jane pour faire face à sa femme, ne lui accordant pas une seconde supplémentaire, ne daignant même pas faire l’effort de se souvenir d’elle. À ses yeux, elle n’avait jamais vraiment existé. Elle était insignifiante. Seule sa magnifique épouse comptait. Jane relevait de la pornographie. Elle appartenait aux films pour adultes qui ne figuraient pas sur sa note d’hôtel. Aux vidéos classées X de la Toile où chaque fantasme peut être assouvi. Envie d’humilier des petites grosses ? Entrez votre numéro de carte bleue, puis cliquez ici.\n« C’est pour ça que j’ai emménagé à Pirriwee, poursuivit Jane. Au cas où vous habiteriez dans le coin. »\nL’ascenseur aux parois vitrées. La chambre d’hôtel silencieuse, faiblement éclairée.\nElle se revoyait regarder autour d’elle – un moment de plaisir désinvolte – en quête de nouveaux indices sur cet homme, son compte en banque, son train de vie ; en quête d’autres signes qu’elle s’apprêtait à vivre une aventure sans lendemain délicieusement somptueuse. Il n’y avait pas grand-chose à voir. Une petite valise qui tenait debout soigneusement rangée dans un coin. Un ordinateur portable fermé. À côté, une brochure immobilière. À vendre. Dessous, une photographie représentant une vue sur l’océan. Maison familiale haut de gamme avec vue sur l’incroyable péninsule de Pirriwee.\n« Tu achètes cette maison ?\n– Il y a des chances, avait-il répondu tout en lui servant du champagne.\n– Tu as des enfants ? avait-elle demandé imprudemment, bêtement. Ça m’a l’air d’une chouette maison pour des gosses. » Elle s’était abstenue de toute question sur une éventuelle épouse. Il ne portait pas d’alliance.\n« Non, pas d’enfants. Un jour, ça me plairait. »\nSur son visage, un voile de tristesse, comme un désir désespéré, et elle s’était dit, dans toute sa naïveté imbécile, qu’elle savait exactement ce que son expression signifiait. Il venait de se séparer. Ça sautait aux yeux. Comme elle, il soignait un cœur brisé. Il donnerait n’importe quoi pour trouver la femme idéale, celle avec qui fonder une famille, et tandis qu’il lui tendait sa coupe, affichant un sourire au charme ravageur, elle avait peut-être même été assez stupide pour penser que, cette femme, ça pourrait être elle. On a vu des choses plus étranges se produire.\nEnsuite, des choses plus étranges s’étaient produites.\nLes années suivantes, lorsqu’elle entendait ou lisait les mots « péninsule de Pirriwee », elle changeait de sujet, tournait la page. C’était viscéral.\nPuis un jour, subitement, elle avait fait tout le contraire. Elle avait annoncé à Ziggy qu’elle l’emmenait à la plage. Pendant tout le trajet, elle avait essayé de faire comme si elle ne se souvenait même pas de cette brochure immobilière. Mais elle ne pensait qu’à ça.\nTandis qu’ils jouaient sur le sable, elle jetait de brefs coups d’œil par-dessus l’épaule de Ziggy, espérant apercevoir un homme au sourire Ultra Bright sortir des vagues, tendait l’oreille, au cas où elle entendrait une femme appeler le nom de son mari : « Saxon ! »\nQue voulait-elle ?\nSe venger ? Sortir de l’ombre ? Lui montrer qu’à présent elle était maigre ? Le frapper, le faire souffrir, le dénoncer ? Lâcher tout ce qu’elle aurait dû dire au lieu de son « Salut » bovin. Lui faire savoir, d’une manière ou d’une autre, qu’il ne s’en était pas sorti impunément, même si bien sûr c’était faux.\nElle voulait qu’il voie Ziggy.\nQu’il s’émerveille devant son petit garçon, ce petit être beau, grave, passionné.\nCela n’avait aucun sens. Un désir si idiot, si étrange, si déplacé, qu’elle refusait de le reconnaître vraiment, allant parfois jusqu’à le nier farouchement.\nParce que franchement, comment le voyait-elle, ce moment d’émerveillement paternel magique ? « Hé, salut ! Tu te souviens de moi ? J’ai eu un fils. Le voilà ! Qu’on se mette ensemble ? Non, non, bien sûr que non ! Ce que je veux, c’est juste que tu prennes un moment et que tu admires ton fils. Il aime la citrouille. Il a toujours adoré ça ! Incroyable, non ? Quel autre gosse aime la citrouille ? Il est timide, courageux, il a un très bon équilibre. Alors voilà. Tu es un enfoiré de première, un vrai connard et je te déteste, mais regarde cet enfant, ton fils, parce que, même si c’est à peine croyable, dix minutes de dépravation ont abouti à cette perfection. »\nSa version des faits, celle qu’elle se racontait, c’était qu’elle avait emmené Ziggy à Pirriwee pour la journée, vu un appartement à louer et décidé de le prendre, « sur un coup de tête ». Une version qu’elle se répétait avec tant d’ardeur qu’elle avait presque fini par y croire. Une version qui, à mesure que les mois passaient, rendant la présence de Saxon Banks dans les parages de moins en moins probable, avait pris force de vérité. Elle avait cessé de le chercher.\nQuand elle avait raconté la nuit d’hôtel avec Saxon à Madeline, elle n’avait même pas songé à lui dire qu’il n’était pas étranger à sa décision d’emménager à Pirriwee. C’était ridicule et gênant. « Tu voulais le croiser ? » aurait dit son amie, faisant de son mieux pour comprendre. « Tu voulais voir cet homme ? » Comment Jane pouvait-elle expliquer que son désir de le voir était aussi fort que son désir de ne pas le voir ? De toute façon, elle avait complètement oublié cette brochure immobilière ! Elle s’était effectivement installée à Pirriwee « sur un coup de tête ».\nSans compter que, manifestement, Saxon n’y vivait pas.\nEnfin, maintenant, elle savait que si. Le mari de Celeste. Ils étaient probablement déjà mariés à l’époque de cette nuit d’hôtel.\n« On a eu un mal fou à avoir les garçons », lui avait confié Celeste au cours d’une de leurs promenades. Voilà pourquoi il semblait triste lorsqu’elle avait parlé d’enfants.\nDans l’air frais de la nuit, Jane sentit son visage rougir de honte.\n« Ça ne voulait rien dire pour moi, répéta Perry.\n– Mais pour elle, ça voulait dire quelque chose », répondit Celeste.\nL’élément déclencheur fut son haussement d’épaules. Le haussement d’épaules, presque imperceptible, qui signifiait « On s’en fiche, d’elle ». Il se figurait que c’était un problème d’infidélité. Que ce qu’on lui reprochait n’était autre qu’une banale aventure, de celles que vivent les cadres en voyage d’affaires. Que ça n’avait rien à voir avec Jane.\n« Je te prenais pour un… »\nLes mots restèrent coincés dans la gorge de Celeste.\nElle le prenait pour un gentil. Un homme bon qui avait des accès de colère. Elle croyait que sa violence était une affaire privée, intime, entre eux. Qu’il était incapable de cruauté ordinaire. Il s’adressait toujours si gentiment aux serveuses, même quand elles faisaient mal leur boulot. Elle croyait le connaître.\n« On en parlera à la maison, dit Perry. Inutile de se donner en spectacle.\n– Pas un regard, murmura Celeste. Tu n’as même pas eu un regard pour elle. »\nElle lui jeta ce qu’il restait de son cocktail à la figure.\nSon visage dégoulinait de champagne.\nD’un geste rapide, instinctif, élégant, il leva la main droite, tel un joueur de base-ball qui se prépare à réceptionner une balle.\nIl frappa sa femme du revers de la main, la paume habilement creusée en un arc parfait, brutal.\nLa tête de Celeste partit en arrière, son corps fut propulsé en l’air avant de s’écraser lourdement au sol.\nMadeline en eut le souffle coupé.\nEd se leva d’un bond, renversant son tabouret. « Ho ! Doucement, là ! »\nMadeline se précipita aux côtés de Celeste, n’hésitant pas à s’agenouiller. « Mon Dieu, mon Dieu, tu es…\n– Je n’ai rien », dit Celeste en se touchant le visage. Puis se redressant à moitié : « Rien du tout. »\nMadeline jeta un œil derrière elle. Au milieu du petit groupe qui se trouvait sur le balcon, Ed se dressait de toute sa hauteur, les bras écartés, une main dissuasive en direction de Perry, l’autre protectrice devant Celeste.\nSous le choc, Jane laissa échapper son verre qui se brisa à ses pieds.\nRenata, elle, fouillait dans son sac. « J’appelle la police. J’appelle la police tout de suite. Voie de fait. Contre votre femme. Je suis témoin. »\nEn proie à une colère incendiaire qui semblait jaillir du plus profond de son être, Bonnie repoussa Nathan qui avait posé une main apaisante sur son coude. « Vous n’en êtes pas à votre coup d’essai », lança-t-elle à Perry.\nIl n’y prêta aucune attention. Les yeux rivés sur Renata, qui avait le téléphone collé à l’oreille, il dit : « Ça va, ne nous emballons pas.\n– C’est pour ça que votre fils s’en prend aux petites filles », poursuivit Bonnie.\nDans sa voix, Madeline reconnut l’âpreté qui l’avait tant étonnée plus tôt dans la soirée, en plus prononcée. Une façon de s’exprimer digne d’une femme née du mauvais côté de la ville, pour reprendre une expression chère à sa mère.\nOn aurait dit une alcoolique, une grosse fumeuse, une boxeuse, une vraie personne. C’était étrangement grisant d’entendre cette voix furieuse, gutturale, sortir de la bouche de Bonnie.\n« Parce qu’il vous a vu à l’œuvre. Votre petit garçon vous a vu à l’œuvre, hein ? »\nPerry soupira. « Écoutez, je ne comprends rien à vos insinuations. Mes enfants n’ont rien vu du tout.\n– Vos enfants ont vu ! hurla Bonnie, le visage déformé par la colère. On voit ! On voit, bordel ! »\nElle le poussa. De ses deux petites mains sur son torse.\nIl tomba à la renverse.",
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