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  "text": "La soirée avait commencé depuis plus d’une heure sans que la moindre nourriture ne soit servie ni la moindre question posée. Jane avait une légère sensation de tangage, comme sur un bateau. Dans la salle, où l’on avait allumé le chauffage trop fort, il commençait à faire chaud. Les visages s’empourpraient. La pluie, qui avait repris de plus belle, s’abattait bruyamment sur le toit, obligeant tout le monde à parler plus fort. Les éclats de rire fusaient. Le bruit courut que quelqu’un avait commandé des pizzas. Des femmes prévoyantes commençaient à sortir des en-cas de leur sac à main.\nUn grand costaud proposa de faire un don de cinq cents dollars à l’école en échange du paquet de chips au sel et au vinaigre de Samantha.\n« Pas de problème », dit cette dernière, mais son mari, Stu, lui enleva le paquet des mains avant que le marché soit conclu. « Désolé, mon pote, mais nos gosses ont moins besoin de tableaux interactifs que moi de ces chips ! »\nEt Ed de demander des comptes à Madeline : « Pourquoi tu n’as pas de casse-croûte dans ton sac ? Quel genre de femme j’ai épousé ?\n– Le genre qui aime les pochettes », rétorqua-t-elle en brandissant son minuscule sac pailleté. Puis elle repoussa Bonnie, qui la suivait en tapotant sa robe avec une poignée de serviettes en papier : « Bon maintenant, Bonnie, tu arrêtes ! Ça va ! »\nDeux mères et un père se disputaient avec passion au sujet des tests standardisés.\n« Rien ne permet d’affirmer que…\n– Ils laissent le programme de côté et ne bossent que les compétences de ces foutus tests. J’en suis certain ! »\nLes serre-tête couraient de-ci de-là, leur téléphone portable collé à l’oreille. « Le traiteur arrive dans cinq minutes ! » gronda l’une d’entre elles en voyant Stu manger ses chips.\n« Désolé. Vous en voulez une ? proposa-t-il en lui tendant le paquet.\n– Bon, d’accord. » Elle se servit et tourna les talons.\n« Quand je pense qu’elle se prend pour la reine de l’organisation ! C’est la reine des culs serrés, oui ! commenta Stu.\n– Chut ! siffla Samantha.\n– Les soirées quiz sont toujours aussi… euh… » Tom ne trouvait visiblement pas le mot.\n« Je ne sais pas », répondit Jane.\nIls se regardèrent avec malice. Ils se souriaient beaucoup, ce soir. À croire qu’ils préparaient un gag.\nMon Dieu, faites que je ne sois pas en train d’imaginer des trucs.\n« Tom ! Un grand crème, s’il te plaît ! »\nTom jeta un regard impuissant à Jane tandis que quelqu’un l’entraînait dans une autre conversation.\n« Jane ! Je vous cherchais ! Comment allez-vous ? » Juchée sur de très hauts talons, miss Barnes s’approcha d’un pas chancelant. Elle portait un immense chapeau, un boa rose et une ombrelle. Quel est le lien avec Audrey Hepburn, s’interrogea Jane. L’institutrice articulait chaque syllabe dis-tinc-te-ment, espérant que personne ne se rendrait compte qu’elle était pompette. « Vous tenez le coup ? » demanda-t-elle, comme si Jane venait de perdre un être cher.\nAprès un moment de flottement, Jane percuta. Mais oui, bien sûr ! La pétition ! Toute l’école pensait que son fils était une petite brute. Oui, bon, et après ? (Tom n’est pas gay !)\n« On se voit lundi matin avant la classe, c’est bien ça ? Je suppose que ça concerne notre… affaire ? demanda miss Barnes en ponctuant le mot de guillemets imaginaires.\n– En effet. J’ai quelque chose à vous dire. Mais pas maintenant. » Elle avait aperçu Celeste accompagnée de son mari à plusieurs reprises à l’autre bout de la salle mais n’avait pas encore eu l’occasion de les saluer.\n« Moi, j’ai préféré l’héroïne de My Fair Lady, au cas où vous n’auriez pas reconnu, précisa miss Barnes, un rien amère. Audrey Hepburn n’a pas joué que dans Diamants sur canapé, quand même.\n– Je le savais parfaitement.\n– Bref, cette histoire de harcèlement prend des proportions démesurées, poursuivit-elle sans plus se préoccuper de sa façon de parler. Il ne se passe pas un jour sans que je reçoive des e-mails de parents qui se disent fous d’inquiétude à l’idée que leurs enfants se fassent molester. Je crois qu’ils ont établi un planning : tel parent, tel jour. C’est incessant. “Nous devons être absolument certains que nos enfants évoluent dans un environnement sécurisant.” D’autres, l’air de rien, sont même un peu agressifs : “Je sais que vous ne disposez pas des ressources nécessaires, miss Barnes. En conséquence, avez-vous besoin de davantage de parents pour vous aider ? Je suis disponible le mercredi à partir de treize heures.” Si j’ai le malheur de ne pas répondre dans l’heure : “Miss Barnes, vous n’avez pas répondu à ma proposition.” Et évidemment, bordel de merde, ils mettent tous Mrs Lipmann en copie. »\nMiss Barnes tira sur sa paille mais son verre était vide. « Pardonnez mon langage. Une maîtresse d’école, ça ne devrait pas jurer. Je ne jure jamais devant les enfants. Au cas où vous auriez l’idée de vous plaindre auprès de ma hiérarchie.\n– Vous n’êtes pas au travail, dit Jane. Vous pouvez dire ce que vous voulez. » Gênée par le chapeau de miss Barnes qui ne cessait de lui cogner la tête, elle fit un petit pas en arrière et chercha Tom des yeux. Il se tenait à quelques mètres, entouré d’un essaim de mamans en adoration devant lui.\n« Pas au travail ? continua l’institutrice. Mais je ne peux jamais décrocher ! L’année dernière, je suis allée à Hawaï avec mon ex. On entre dans le hall de l’hôtel et là, j’entends cette adorable petite voix qui appelle : Miss Barnes ! Miss Barnes ! Je me retourne et qui je vois ? Le gosse qui m’en a fait voir de toutes les couleurs pendant des mois. Mon cœur s’est arrêté net. D’autant que j’ai dû faire mine d’être ravie de le voir et de jouer avec lui dans cette satanée piscine pendant que ses parents se prélassaient sur leurs chaises longues en me souriant, persuadés que rien ne pouvait me faire plus plaisir ! Mon couple n’a pas survécu à ces vacances à cause de ce gamin. Ne répétez à personne que j’ai dit ça. Ses parents sont ici ce soir. Oh, mon Dieu, promettez-moi que vous n’en parlerez jamais à personne !\n– Promis, juré, craché, dit Jane.\n– Bref, qu’est-ce que je disais ? Ah, oui, les e-mails. Mais ce n’est pas tout. Ils viennent ! Les parents ! Ils viennent sans prévenir ! Renata a pris un congé exceptionnel pour venir voir Amabella à l’improviste, alors que l’assistante maternelle ne fait rien d’autre que surveiller la petite. Bon, d’accord, je n’ai pas vu ce qui se passait et je m’en veux beaucoup. Mais il n’y a pas que Renata ! Parfois, je suis en plein milieu d’une activité avec les enfants et tout à coup, je lève le nez, et je trouve un parent sur le pas de la porte en train de m’observer. Ça me donne la chair de poule. J’ai l’impression qu’on me suit.\n– Ça ressemble à du harcèlement, ce que vous décrivez, dit Jane. Oups, attention ! Là, voilà. » Elle repoussa le chapeau de miss Barnes délicatement. « Vous voulez un autre verre ? Mon petit doigt me dit que vous vous laisseriez volontiers tenter !\n– Le week-end dernier, je suis à la pharmacie, à cause d’une infection urinaire carabinée – j’ai un nouveau petit ami, bref, désolée, je parle trop –, donc, j’attends au comptoir et soudain, Thea Cunningham se tient à côté de moi, et franchement, je ne l’ai même pas entendue dire bonjour qu’elle se met à me raconter que, l’autre jour, Violet est rentrée de l’école malheureuse comme tout parce que Chloe lui avait dit que ses barrettes n’étaient pas assorties. Et vous savez quoi ? C’était vrai ! Elles n’étaient pas assorties. Je veux dire, merde à la fin, on ne peut pas parler de brimades, là ! Ce sont juste des gosses ! Mais, non, hein ! Violet a été profondément blessée, alors est-ce que je pourrais demander aux enfants de se parler gentiment et – je suis désolée, je viens d’apercevoir Mrs Lipmann qui m’a lancé un regard noir. Excusez-moi. Je crois que je vais me passer de l’eau froide sur le front. »\nMiss Barnes se retourna aussi sec, balayant au passage le visage de Jane avec son boa rose.\nJetant un œil derrière elle, Jane vit Tom approcher.\n« Tends ta paume, dit-il. Vite. »\nElle s’exécuta. Tom y déposa une poignée de bretzels.\n« Le grand balèze qui fait peur là-bas en a trouvé un paquet dans la cuisine. » Puis, lui effleurant la joue, il enleva quelque chose dans ses cheveux. « Une plume rose.\n– Merci.\n– Jane ? »\nSentant une main fraîche sur son bras, elle leva le nez. Celeste. « Hé, salut, toi ! » Un regard sur son amie, très en beauté ce soir, suffit à la combler de joie. Étrange, ce que lui inspiraient systématiquement les gens beaux. Ils n’avaient rien demandé après tout, mais ils faisaient tellement plaisir à voir, et Tom qui venait de lui apporter des bretzels, qui avait rougi en lui ôtant la plume des cheveux, Tom qui n’était pas gay, et ces cocktails pétillants et roses, merveilleux, et les soirées quiz, si drôles, si sympa.\n« Je peux te parler une minute ? » demanda Celeste.",
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