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  "text": "En arrivant devant le Blue Blues, Jane trouva un écriteau « Fermé ». Elle posa les mains sur la porte vitrée, complètement démunie. C’était bien la première fois qu’elle trouvait porte close ici.\nElle venait de se faire tremper – et jusqu’aux os – pour rien.\nLaissant retomber ses bras, elle jura. Bon, ben, elle n’avait plus qu’à rentrer chez elle pour prendre une douche.\nElle tourna les talons.\n« Jane ! »\nLa porte s’ouvrit.\nEn tee-shirt blanc à manches longues et en jean, Tom était au sec. Il dégageait une sensation de chaleur délicieuse. (Elle associait systématiquement Tom à du bon café et de la bonne cuisine ; elle salivait rien qu’à le voir.)\n« Tu es fermé, dit Jane d’un air malheureux. Tu n’es jamais fermé. »\nPosant la main sur son bras, Tom la fit entrer. « Pour toi, je suis ouvert. »\nJane baissa les yeux. Ses chaussures étaient trempées. À chacun de ses pas, elle faisait « splotch, splotch ». L’eau ruisselait sur son visage comme des larmes.\n« Je suis désolée. Je n’avais pas de parapluie et je me suis dit que si je courais vraiment vite…\n– Ne t’en fais pas. Ça arrive tout le temps. Les gens bravent les éléments pour mon café ! On va passer derrière, je vais te trouver des vêtements secs. Avec ce temps, je me suis dit autant fermer et regarder la télé. Je n’ai pas eu un seul client depuis des heures. Où est ton p’tit gars ?\n– Mes parents le gardent pour que je puisse aller à la soirée quiz. Ça va être la java.\n– Sûrement. Les parents de l’école ne sont pas les derniers quand il s’agit de picoler ! J’y vais aussi, tu savais ? Madeline m’a enrôlé dans votre équipe. »\nLaissant sur le plancher ses empreintes mouillées, Jane suivit Tom jusqu’à la porte où figurait la mention « privé ». Elle savait qu’il vivait à l’arrière du café mais n’était encore jamais entrée chez lui.\n« Oh oh ! s’exclama-t-elle tandis que Tom lui tenait la porte. Quelle aventure !\n– Je ne te le fais pas dire ! Tu es une privilégiée ! »\nJane regarda autour d’elle. Le studio de Tom n’était autre qu’un prolongement du café – même parquet poli, mêmes murs irréguliers peints en blanc, mêmes étagères remplies de livres d’occasion – à ceci près qu’on y trouvait également une planche de surf et une guitare contre le mur, une pile de CD et une chaîne stéréo.\n« J’y crois pas ! fit Jane.\n– Quoi ? demanda Tom.\n– Tu fais des puzzles », murmura-t-elle en désignant un puzzle à moitié rassemblé sur la table. Sur la boîte, une photo en noir et blanc de Paris pendant la guerre. Nombre de pièces : deux mille. Corsé, aurait dit Dane.\n« On est dingues de puzzles dans ma famille. Obsédés, même.\n– J’en ai toujours un en cours, dit Tom. Je trouve que ça incite à la méditation.\n– Exactement.\n– Tu sais quoi ? Je vais te trouver des fringues, te servir de la soupe au potiron et puis tu vas m’aider avec mon puzzle. »\nIl sortit un pantalon de survêtement et un sweat-shirt à capuche d’un tiroir et lui indiqua la salle de bains. Jane laissa ses vêtements – jusqu’à ses dessous – dans le lavabo et enfila la tenue imprégnée de l’odeur de Tom et du Blue Blues.\n« Je ressemble à Charlie Chaplin. » Jane réapparut, les manches trop longues, la taille du survêtement trop haute.\n« Attends », fit Tom en lui retroussant soigneusement les manches. Jane se laissa faire comme une enfant. Un bonheur inexplicable l’envahit. Comme c’était bon d’être choyée !\nTom apporta deux bols de soupe au potiron, servie avec une volute de crème fermentée et une tartine de pain au levain beurrée.\n« J’ai l’impression que tu es toujours en train de me nourrir, dit Jane.\n– Tu en as besoin. Mange. »\nElle goutta la soupe douce et épicée.\n« Je sais ce qui a changé ! s’exclama Tom tout à coup. Tu t’es fait couper les cheveux ! Ça te va super bien ! »\nJane se mit à rire. « Je me disais en venant tout à l’heure qu’un homo remarquerait tout de suite que j’avais changé de coiffure. » Elle plaça une pièce sur le puzzle, submergée par la sensation d’être en ces lieux comme à la maison. « Désolée, je sais que c’est un énorme cliché.\n– Mmm.\n– Quoi ? demanda Jane en le regardant. Regarde, ça va là. C’est l’angle du char d’assaut. Cette soupe est divine. Pourquoi tu ne la mets pas à la carte ?\n– Je ne suis pas homo.\n– Et moi, je suis la reine d’Angleterre ! répondit Jane gaiement à ce qu’elle prenait pour une blague.\n– Je t’assure.\n– Quoi ?\n– Je fais des puzzles et des soupes à tomber par terre, d’accord, mais, je suis hétéro, vraiment.\n– Oh ! Je suis navrée, dit Jane, le feu aux joues. Je croyais… non, je ne croyais pas, je savais ! Quelqu’un me l’a dit. Attends un peu… C’est Madeline qui m’en a parlé, il y a très longtemps. Mais je m’en souviens. Elle m’a raconté toute l’histoire à propos de ta rupture avec ton copain, que tu l’avais très mal vécue, que tu avais passé des heures à pleurer et à te réfugier dans le surf… »\nTom lui décocha un grand sourire. « L’autre Tom O’Brien. Elle parlait de l’autre.\n– Le carrossier ? » Grand et baraqué, Tom le carrossier portait une épaisse barbe noire à la Ned Kelly. Jusqu’à présent, le fait qu’il avait le même patronyme que Tom le barman n’avait pas fait tilt dans l’esprit de Jane. Ils étaient si différents.\n« Je comprends parfaitement, poursuivit Tom. Un barman gay, ça semble plus probable qu’un tôlier géant gay. Tom, soit dit en passant, a retrouvé l’amour, il est parfaitement heureux à présent.\n– Ah. » Jane réfléchit un instant, puis : « Maintenant que j’y pense, ses factures avaient une odeur très agréable. »\nTom eut un petit rire.\n« J’espère que je ne t’ai pas, euh, vexé. »\nJane se rappela soudain qu’elle avait laissé la porte de la salle de bains entrouverte lorsqu’elle s’était changée. Comme elle l’aurait fait avec une copine, histoire de pouvoir poursuivre leur conversation. Dire qu’elle était en tenue d’Ève… Et puis, elle lui avait toujours parlé si librement. Si elle avait su qu’il était hétéro, elle se serait davantage préservée, elle aurait lutté contre son attirance pour lui, au lieu de se dire que ça ne comptait pas sous prétexte qu’il préférait les hommes.\n« Non, pas du tout », répondit-il.\nLeurs regards se croisèrent. Le visage de Tom, qui après tous ces mois lui était si cher, si familier, lui parut tout à coup étrange. Il rougissait. Elle aussi d’ailleurs. Au creux de son estomac, une sensation vertigineuse, comme si elle se trouvait en haut des montagnes russes. Oh, calamité.\n« Je crois que cette pièce va dans l’angle, là », dit Tom.\nJane emboîta ladite pièce à l’emplacement indiqué en espérant que le tremblement de ses doigts pouvait passer pour de la gaucherie.\n« En effet », répondit-elle.\n*\nCAROL : Lors de la soirée quiz, j’ai remarqué que Jane avait une conversation très… comment dire… intime avec un papa. Leurs visages se frôlaient, et je suis presque sûre qu’il avait la main sur son genou. Ça m’a un peu choquée, pour être honnête.\nGABRIELLE : Un papa ? Mais non ! Ce n’était que Tom. Le barman. Et il est gay !",
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