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  "text": "« Abigail a créé un site web, dit Nathan.\n– OK », répondit Madeline qui était déjà debout, prête à partir sur-le-champ. Pour l’école ? L’hôpital ? La prison ?\nQue pouvait-il y avoir de si important, s’agissant d’un site Internet ?\n« Pour lever des fonds en faveur d’Amnesty International. La conception est très pro. Entre le cours de Web-design qu’elle prend à l’école, et les quelques conseils que je lui ai donnés… Inutile de dire que je ne… euh, oui, eh bien, je ne m’attendais pas à ça.\n– Je ne comprends pas. Quel est le problème ? » demanda Madeline sèchement. Nathan n’était pas du genre à chercher des problèmes là où il n’y en avait pas. Ne pas voir ceux qui étaient juste sous son nez lui ressemblait davantage.\nIl s’éclaircit la gorge. « Ce n’est pas la fin du monde, reprit-il d’une voix étranglée. Mais on ne peut pas dire que ce soit génial.\n– Nathan ! » Au comble de la frustration, Madeline tapa du pied.\n« Bien. Abigail vend sa virginité aux enchères dans le but de sensibiliser les gens au mariage d’enfants et à l’esclavage sexuel, annonça-t-il à toute vitesse. Elle dit, hum, je cite : “Si une enfant de sept ans peut être vendue à des fins sexuelles sans que personne ne se mobilise, alors personne ne devrait trouver à redire au fait qu’une Blanche de quatorze ans issue de milieu favorisé fasse commerce de son corps.” Tout l’argent récolté ira à Amnesty International. Elle ne sait pas écrire “favorisé”. »\nMadeline se laissa retomber sur son siège. Oh, calamité.\n« Donne-moi l’adresse, dit-elle. Le site est en ligne ? Tu es bien en train de me dire que le site est en ligne, là maintenant ?\n– Oui. Je crois qu’il est actif depuis hier matin. N’y va pas. Je t’en prie, n’y va pas. Le problème, c’est qu’elle ne l’a pas paramétré pour modérer les commentaires avant publication, et naturellement, les trolls de la Toile se déchaînent.\n– Donne-moi l’adresse tout de suite.\n– Non.\n– Nathan, tu me donnes cette putain d’adresse immédiatement », dit-elle en trépignant. Elle était au bord des larmes.\n« C’est www.achètemavirginitépourluttercontrelemariagedenfants.com.\n– Fabuleux, commenta Madeline en tapant l’adresse de ses mains tremblantes. Avec ça, elle va attirer des gens super charitables. Notre fille est une imbécile. On a élevé une imbécile. Oh, attends, toi, tu n’as rien fait. J’ai élevé une imbécile. » Elle se tut. Puis : « Oh, mon Dieu.\n– Tu es dessus ?\n– Oui. » Le site faisait très pro en effet, ce qui rendait les choses encore pires, car plus réelles, plus officielles, comme si la possibilité pour un étranger d’acheter la virginité d’Abigail avait été homologuée. Sur la page d’accueil figurait la photo d’Abigail dans sa posture de yoga, celle que Madeline avait vue sur son compte Facebook. Elle prenait ici un caractère sexuel sinistre – les cheveux qui tombaient sur son épaule, les membres longs et fins, les petits seins parfaits. Des hommes regardaient le portrait de sa fille sur leur écran d’ordinateur en songeant à coucher avec elle.\n« Je crois que je vais vomir, dit Madeline.\n– M’en parle pas. »\nMadeline respira profondément et parcourut le site page à page de son œil expert en marketing et communication. Il y avait plusieurs images du site d’Amnesty International concernant le mariage d’enfants et l’esclavage sexuel. Abigail avait dû les utiliser sans autorisation. Le texte était bon. Simple. Convaincant. Émouvant, sans verser dans le pathos. En dehors de la coquille sur le mot « favorisé » et du fait que le postulat était vicié de bout en bout, le résultat était très impressionnant pour une adolescente de quatorze ans.\n« Est-ce seulement légal ? demanda Madeline au bout d’un moment. La loi ne doit pas autoriser un mineur à vendre sa virginité.\n– Quelqu’un qui l’achèterait serait dans l’illégalité », corrigea Nathan, les dents serrées.\nPrenant conscience qu’elle parlait avec Nathan, et non avec Ed, Madeline eut un moment de flottement. C’était la première fois qu’elle avait à discuter d’un problème d’éducation épineux avec le père d’Abigail. D’ordinaire, Madeline fixait les règles et Nathan les suivait. Ils ne formaient pas une équipe.\nElle songea au même instant que si elle en avait parlé avec Ed, ç’aurait été différent. Ed serait horrifié à l’idée qu’un homme achète la virginité d’Abigail, bien sûr, mais il ne vivrait pas l’agonie viscérale que Nathan éprouvait en ce moment. Si c’était Chloe, oui. Mais il y avait cette subtile distance entre Abigail et lui : la distance que Madeline n’avait jamais voulu voir mais qu’Abigail avait toujours ressentie.\nElle cliqua sur « enchères et donations ». Dans cette rubrique, on pouvait laisser des commentaires et enregistrer son enchère.\nLes mots lui sautèrent au visage.\nCombien pour une partouze ?\nJe te laisse me sucer pour 20 dollars ! Quand tu veux, où tu veux !\nHé, jolie môme, je m’occupe de ton petit vagin serré gratos.\nMadeline s’écarta de son bureau, un goût de bile dans la bouche. « Comment on ferme ce site ? Maintenant. Tu sais faire ? »\nElle était heureuse de constater qu’elle n’avait pas perdu les pédales, elle parlait comme s’il s’agissait d’une crise au travail : une brochure qu’il fallait réimprimer, une erreur sur le site du théâtre. Nathan était calé dans le domaine des nouvelles technologies. Il devait savoir quoi faire. Mais elle revint à la page précédente et retomba sur la photo d’Abigail, son innocente, ridicule et si malavisée fille aînée – des hommes vils pensaient et écrivaient des choses viles sur sa petite fille – et sa colère s’éleva de ses entrailles et jaillit de sa bouche telle une éruption de lave.\n« Mais comment c’est arrivé, putain ? Pourquoi vous ne l’avez pas surveillée, Bonnie et toi ? Tu arranges ça, Nathan. Tu arranges ça tout de suite. »\n*\nHARPER : On vous a parlé de ce qu’a fait la fille de Madeline ? Un vrai petit drame. Franchement, ça m’embête de le dire, mais ce ne serait jamais arrivé dans une école privée. Je l’ai d’ailleurs fait remarquer à Renata au moment des faits, un soir qu’elle dînait à la maison, je crois. Je ne dis pas qu’il y a un problème en soi avec les lycées publics ; simplement, je pense que dans le privé, vos enfants ont plus de chances de fréquenter, vous savez, des gens comme il faut.\nSAMANTHA : Elle est tellement imbue d’elle-même, cette Harper. Ça aurait très bien pu arriver dans une école privée. Et les intentions d’Abigail étaient si nobles. C’est juste qu’à quatorze ans, on est stupide. Pauvre Madeline. Elle a tout mis sur le dos de Bonnie et Nathan, mais je ne sais pas si c’était mérité.\nBONNIE : En effet, Madeline a dit que c’était notre faute. Ce que j’accepte. Abigail était sous ma responsabilité à l’époque. Mais cela n’a absolument rien à voir avec… avec le drame. Rien du tout.",
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