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  "text": "Celeste ne tarda pas à se rendre compte que, dans le club de Madeline, les festivités primeraient sur les lectures. Elle s’en trouva quelque peu déçue car elle avait anticipé ce moment d’échange autour du livre avec impatience, allant jusqu’à marquer plusieurs pages à l’aide de Post-it et écrire quelques commentaires piquants dans les marges, telle une bonne petite avocate. À présent, elle rougissait de son zèle.\nElle fit disparaître son exemplaire dans son sac à main avant que les autres s’en aperçoivent et se mettent à la taquiner. Ce serait fait avec tendresse et sans malice, mais Celeste n’avait plus la force de supporter la moindre remarque. Être mariée à Perry impliquait qu’elle soit toujours prête à justifier ses faits et gestes, qu’elle surveille ses moindres paroles, tout en étant furieuse d’être constamment sur ses gardes ; le contrôle mental qu’elle exerçait sur elle-même et ses émotions s’entremêlaient pour former un tas de nœuds impénétrable, si bien que parfois, comme à cet instant précis où elle se trouvait au milieu de gens normaux, tous les mots qu’elle taisait lui montaient à la gorge et, l’espace d’un instant, l’empêchaient de respirer.\nQue penseraient ces gens polis, agréables, non-fumeurs, membres de clubs de lecture, adeptes de la rénovation, s’ils savaient qui était réellement cette femme assise en face d’eux en train de faire passer le plateau de sushis ? Dans ces sympathiques petits cercles sociaux, maris et femmes ne se frappaient pas.\nSi personne ne parlait du livre, la pétition en faveur de l’exclusion temporaire de Ziggy retenait quant à elle l’attention de tous. Certains parents apprenaient tout juste la nouvelle, ce qui laissait aux autres le loisir de leur faire part des derniers rebondissements, ô combien choquants. Chacun participa au compte rendu.\nCeleste acquiesçait discrètement tandis que la conversation allait bon train, sous la houlette d’une Madeline toute rouge, animée, presque fébrile.\n« À ce qu’il paraît, Amabella n’a pas vraiment dit que c’était Ziggy. Renata ne fait que supposer que c’est lui à cause de l’incident qui remonte à la journée d’accueil.\n– D’après ce que je sais, la petite portait des marques de morsures, ce qui, à cet âge, est vraiment effrayant.\n– Il y avait un mordeur à la crèche de Lily. Je la récupérais couverte de bleus. Je dois avouer que l’envie me démangeait de lui tordre le cou, à ce sale môme, mais sa mère était si gentille. Elle était dans tous ses états.\n– Ça ne m’étonne pas. Quoi de pire qu’avoir un enfant qui harcèle les autres ?\n– Hé ! On parle d’enfants, là !\n– La question que je me pose, c’est comment les instituteurs peuvent passer à côté.\n– Renata ne peut-elle pas forcer Amabella à dire qui c’est ? Une gamine de cinq ans, tout de même.\n– J’imagine que lorsqu’il s’agit d’un enfant surdoué…\n– Oh, je ne savais pas, Ziggy est surdoué ?\n– Pas Ziggy. Annabella. C’est indéniable d’ailleurs.\n– C’est Amabella, pas Annabella.\n– Encore un de ces prénoms inventés ?\n– Non, pas du tout ! C’est français ! Renata passe son temps à le répéter.\n– Eh bien cette gosse va passer sa vie à corriger les gens sur son prénom.\n– Harrison joue avec Ziggy tous les jours. Il n’a jamais eu aucun problème.\n– Une pétition ! C’est tout simplement ridicule ! Et mesquin. Madeline, cette quiche est un délice, à propos. C’est toi qui l’as faite ?\n– Je n’ai fait que la réchauffer !\n– Carrément mesquin. Comme la fois où Renata a distribué ces invitations à tous les élèves de la classe à l’exception de Ziggy ! C’était inadmissible à mon avis.\n– Mais au fait, est-ce qu’une école publique peut renvoyer un élève ? Ils en ont le droit ? Je croyais qu’ils devaient prendre tous les enfants.\n– Mon mari dit qu’on est tous devenus zinzins, qu’on met les gosses dans la catégorie “harceleurs” un peu trop vite et qu’on oublie que ce sont juste des enfants.\n– Pas faux.\n– Sauf que là, on parle de morsure et de strangulation.\n– Mmmm. Si c’était ma fille…\n– Tu ne lancerais pas une pétition.\n– Euh, non.\n– Renata est pleine aux as. Pourquoi elle n’inscrit pas Amabella dans le privé ? Sa fille n’aura pas à se mêler à la racaille.\n– Moi, j’aime bien Ziggy. Et Jane aussi. Ça ne doit pas être évident de tout gérer toute seule.\n– Y a-t-il seulement un père ? Quelqu’un sait ?\n– Et si on s’intéressait à ce livre ? suggéra Madeline, se rappelant subitement le but de la rencontre.\n– Pourquoi pas ?\n– Qui l’a signée, en vrai, cette pétition jusqu’ici ?\n– Aucune idée. Je parie que Harper ne s’est pas gênée.\n– C’est elle qui l’a lancée !\n– Renata ne travaille pas avec le mari de Harper ou quelque chose comme ça ? Ou attendez, je confonds, elle bosse avec ton mari, Celeste, non ? »\nTous les regards se tournèrent aussitôt vers elle. Celeste prit son verre de vin.\n« Renata et Perry sont dans la même branche, dit-elle. Ils se connaissent, ça s’arrête là.\n– On ne l’a jamais vu, nous, ton mari, fit Samantha. C’est un homme mystérieux.\n– Il voyage beaucoup. Il est à Gênes en ce moment. »\nNon, c’était Genève. Elle en était sûre à présent.\nIl y avait une étrange accalmie dans la conversation. S’était-elle exprimée bizarrement ?\nElle avait l’impression que les autres attendaient qu’elle en dise davantage.\n« Il sera là à cette soirée quiz », ajouta-t-elle. Contrairement à beaucoup d’hommes, Perry adorait les soirées costumées. Il n’avait pas caché son enthousiasme lorsqu’elle avait vérifié son planning et découvert qu’il serait disponible.\n« Tu auras besoin d’un collier de perles, comme dans Diamants sur canapé. Je vais t’en rapporter un de Swiss Pearls quand j’irai à Genève.\n– Non, avait-elle répondu. S’il te plaît, ne fais pas ça. »\nQuand on participe à une soirée déguisée, organisée pour collecter des fonds de surcroît, on est censé porter des faux bijoux, pas une somptueuse rivière de perles dont la valeur dépasse la somme dont l’école a besoin.\nPerry aimait beaucoup les bijoux. Il lui offrirait le collier parfait. Hors de prix et exquis. Quand Madeline le verrait, elle serait transportée de joie et Celeste n’aurait qu’une envie : le dégrafer pour le lui donner. Pourquoi ne pas demander à Perry d’en acheter un deuxième pour Madeline ? Il le ferait avec plaisir, mais bien sûr, Madeline n’accepterait jamais un tel cadeau. Pourtant, ça lui semblait ridicule de ne pas pouvoir se départir d’un objet qui rendrait son amie folle de bonheur.\n« Vous y serez, vous aussi ? demanda-t-elle gaiement. Ça promet d’être amusant ! »\n*\nSAMANTHA : Vous avez vu des photos de la soirée quiz ? Celeste était époustouflante. Les gens ne pouvaient pas la quitter des yeux. À ce qu’il paraît, elle portait de véritables perles. Mais vous savez quoi ? Sur les photos, il y a quelque chose de triste sur son visage, une expression dans son regard, comme si elle avait vu un fantôme. Comme si elle savait que quelque chose de terrible allait se produire ce soir-là.",
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