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  "text": "MISS BARNES : Après le drame de la matinée d’accueil, je m’étais préparée à passer une année difficile, mais à la rentrée, il m’a semblé qu’on prenait un bon départ. Les enfants formaient un chouette groupe, les parents n’étaient pas trop pénibles. Et puis, aux alentours de la mi-trimestre, les choses se sont gâtées.\nDeux semaines avant la soirée quiz\n« Un café au lait et un muffin. »\nLes mains en suspens au-dessus du clavier de son ordinateur portable, Jane jeta un œil sur l’assiette tout juste posée sur sa table. Une volute de vapeur s’élevait avec langueur d’un énorme muffin odorant saupoudré de sucre glace. « Oh, merci, Tom, mais je n’ai pas commandé de…\n– Je sais. Le muffin, c’est cadeau. Madeline m’a dit que tu faisais de la pâtisserie. Je voulais ton avis d’experte sur ma nouvelle recette. C’est un essai. Pêche, macadamia, citron vert. Truc de fou. Le citron vert, je veux dire.\n– Je fais des gâteaux, c’est vrai, mais je n’en mange jamais.\n– Tu plaisantes ? » Le visage de Tom s’allongea un peu.\nJane s’empressa d’ajouter : « Mais aujourd’hui, je ferai une exception. »\nCette semaine, les températures avaient chuté – un avant-goût de l’hiver – et Jane n’avait pas très chaud chez elle. Le gris du bout d’océan qu’elle apercevait depuis la fenêtre de son appartement ne faisait que renforcer sa sensation de froid. C’était comme un souvenir d’été qu’on ne revivra jamais. Comme si elle vivait dans un monde sombre, lugubre, post-apocalyptique. « Mon Dieu, Jane, tu dramatises. Prends ton portable sous le bras et va travailler au Blue Blues ! » avait suggéré Madeline. Depuis, Jane s’y installait avec ses dossiers tous les jours.\nUn poêle à bois crépitait dans le café déjà baigné de soleil. Chaque fois qu’elle y entrait, Jane poussait un petit soupir d’aise, comme si elle venait d’atterrir à l’autre bout du monde, dans une autre saison, laissant loin derrière elle son appartement épouvantablement humide. Elle veillait à arriver après le pic d’activité du matin et à libérer sa table avant celui de l’après-midi ; elle commandait un déjeuner léger et consommait du café tout au long de la journée.\nTom, le serveur, était presque devenu un collègue, le type qui occupe le box d’à côté. Elle appréciait leurs discussions. Ils aimaient les mêmes émissions de télévision et question musique, leurs goûts se recoupaient. (La musique ! Elle avait oublié jusqu’à l’existence de la musique, tout comme celle des livres.)\nTom grimaça. « Je commence à ressembler à ma grand-mère, hein ? À vouloir nourrir les autres à tout prix ! Allez, juste une bouchée ! Ne te force pas à tout manger par politesse. » Jane le regarda s’éloigner et s’empressa de détourner les yeux lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’était pas insensible à la vue de ses larges épaules dans son tee-shirt basique noir. Elle savait par Madeline que Tom préférait les hommes et qu’il se remettait lentement d’une rupture douloureuse. Décidément, fallait-il être gay pour avoir un corps d’Apollon ? Un cliché, certes, mais souvent vérifié !\nDepuis quelques semaines – à vrai dire, depuis qu’elle avait lu cette scène érotique assise sur le carrelage de sa salle de bains – elle avait le sentiment que son corps, rouillé, abandonné, se remettait en route de son propre chef ; craquant, grinçant, il renaissait à la vie. Cent fois, elle s’était surprise à laisser traîner son regard sur ses congénères. Des hommes, mais aussi des femmes – plus souvent des hommes ! – qui la stimulaient, pas tant d’un point de vue sexuel que d’un point de vue sensuel, appréciateur, esthétique.\nCe n’était pas la beauté telle que Celeste l’incarnait qui arrêtait son regard, mais l’exquise banalité des gens ordinaires, de leur corps. Un avant-bras bronzé avec un tatouage représentant le soleil qui s’avançait pour lui rendre son reçu à la station-service. La nuque d’un homme mûr qui faisait la queue au supermarché. Des mollets. Des clavicules. Une expérience des plus étranges, qui lui rappelait celle de son père. Suite à une opération des sinus, il avait retrouvé l’odorat alors qu’il n’avait pas même conscience de l’avoir perdu. Sentir les plus simples odeurs lui procurait une délicieuse extase. Il ne cessait de renifler le cou de sa femme en disant à Jane, rêveur : « J’avais oublié l’odeur de ta mère ! Je ne m’en étais même pas rendu compte ! »\nCe changement ne tenait pas qu’à la scène dans le livre.\nElle avait parlé de Saxon Banks à Madeline. Répété ses maudites paroles. Ces mots qui devaient rester secrets pour garder leur pouvoir. À présent, ils se dégonflaient, tel un ballon de baudruche qui se flétrit à mesure que l’air s’en échappe.\nSaxon Banks était un sale type. Un méchant. Et oui, ça existe, les méchants. Tous les gamins savent ça. Grâce à leurs parents qui leur apprennent à les éviter. Ne les écoute pas. Éloigne-toi. Dis : « Non. Je ne veux pas » d’une voix forte et ferme, et s’ils ne te laissent pas tranquille, va voir la maîtresse.\nMêmes ses insultes étaient du niveau de la cour de récréation. Tu pues. T’es moche.\nElle avait toujours su que cette nuit l’avait trop ébranlée, ou peut-être pas assez. Elle n’avait jamais pleuré. Jamais rien raconté à personne. Elle avait tout encaissé et, à faire mine que ce n’était rien, elle avait laissé ce rien devenir considérable.\nÀ présent, elle avait le sentiment qu’elle voulait en parler encore et encore. Quelques jours plus tôt, au cours de leur promenade matinale, elle avait livré à Celeste une version condensée du récit qu’elle avait fait à Madeline. Celeste n’avait pas dit grand-chose, sinon qu’elle était désolée, que Madeline avait raison à cent pour cent, que Ziggy n’avait rien de commun avec son père. Le jour suivant, Celeste lui avait offert un collier dans une pochette en velours rouge. Une délicate chaîne en argent avec une pierre bleue. « C’est un lapis-lazuli, avait-elle précisé timidement. Une pierre connue pour guérir les blessures émotionnelles. Je n’y crois pas vraiment personnellement, mais il n’empêche, c’est un joli collier. »\nJane posa la main sur ledit pendentif.\nDe nouvelles amies ? Était-ce cela ? L’air de l’océan ?\nL’exercice physique régulier l’aidait peut-être aussi. Celeste et elle étaient en meilleure forme. Elles avaient été si heureuses de constater qu’elles n’avaient plus besoin de s’arrêter pour reprendre leur souffle une fois en haut des escaliers qui jouxtaient le cimetière.\nOui, c’était sûrement l’exercice.\nTout ce qui lui avait manqué pendant ces longues années, c’était une marche rapide au grand air et une pierre aux vertus réparatrices.\nElle plongea sa fourchette dans le muffin. Ses promenades avec Celeste lui avaient rendu l’appétit. Elle devait rester vigilante, sinon, elle redeviendrait grosse. À cette pensée, sa gorge se serra. Elle reposa sa fourchette. Bon. Elle n’était pas tout à fait guérie. Son rapport à la nourriture demeurait particulier.\nMais pas question de blesser l’adorable Tom. Elle reprit sa fourchette et goûta le muffin du bout des lèvres. Il était léger, fondant, les ingrédients que Tom avait cités – pêche, macadamia, citron vert – étaient tous présents en bouche. Elle ferma les yeux, et se laissa envahir par ses sensations : la chaleur qui régnait dans la pièce, la saveur du muffin, l’odeur désormais familière de café mélangée à celle des vieux livres. Elle reprit une bouchée, plus grosse, sur laquelle elle mit un peu de la crème de son latte.\n« Tout va comme tu veux ? » Tom tira un chiffon de la poche arrière de son pantalon et se pencha au-dessus d’une table voisine pour la nettoyer.\nD’un signe de la main, Jane lui signifia qu’elle avait la bouche pleine. Tom sourit. Il ramassa un livre laissé sur la table par un client puis le rangea sur une étagère en hauteur. Son tee-shirt noir se leva, dévoilant un bref instant le bas de son dos. Une zone de son anatomie parfaitement ordinaire. Sans rien de particulièrement remarquable. Sa peau qui, avec l’hiver, avait une teinte café au lait, devait devenir chocolat chaud aux beaux jours.\n« À tomber par terre ! dit Jane.\n– Mmmm ? » Tom se retourna vers elle. Il n’y avait personne d’autre dans le café.\nJane désigna le muffin avec sa fourchette. « Délicieux. Tu devrais faire payer le prix fort pour cette merveille. » Son téléphone sonna. « Excuse-moi. »\nJane jeta un œil sur l’écran où s’affichait le mot « École ». Depuis la rentrée, la seule fois où l’école l’avait appelée, c’était lorsque Ziggy souffrait de la gorge.\n« Miss Chapman ? Patricia Lipmann à l’appareil. »\nLa directrice. Jane sentit son estomac se nouer.\n« Mrs Lipmann ? Est-ce que tout va bien ? » demanda Jane d’une voix apeurée qui lui fit horreur. Madeline, elle, s’adressait à la directrice d’un ton enjoué et tendrement condescendant, comme si elle avait affaire à un vieux majordome zinzin au service de la famille depuis toujours.\n« Oui, tout va bien, mais je souhaiterais m’entretenir avec vous dans les plus brefs délais si c’est possible. Aujourd’hui dans l’idéal. Quatorze heures, cela vous conviendrait-il ? Juste avant de récupérer votre fils ?\n– Bien sûr. Est-ce que tout va…\n– Parfaitement bien. Je vous attends à quatorze heures donc. »\nJane se tourna vers Tom. « Mrs Lipmann veut me voir. »\nAyant grandi dans le coin, Tom connaissait presque tout le monde à Pirriwee Public – enfants, parents, enseignants. Il avait lui-même fréquenté l’école alors que Mrs Lipmann n’était qu’une simple institutrice de CE2.\n« Je suis sûr qu’il n’y a pas de quoi t’inquiéter. Ziggy est un chouette gamin. Si ça se trouve, elle veut le mettre dans une section spéciale ou quelque chose dans ce goût-là.\n– Mouais. » Jane reprit une bouchée de muffin d’un air distrait. Son fils n’était ni surdoué ni précoce. Et puis, elle savait déjà au ton de Mrs Lipmann que les nouvelles n’étaient pas bonnes.\n*\nSAMANTHA : Renata a littéralement pété les plombs quand cette histoire de harcèlement lui est parvenue aux oreilles. Sa nounou ne lui en avait pas parlé, ça n’a rien arrangé. Bien sûr, on sait à présent que Juliette n’avait pas que son travail à l’esprit.\nMISS BARNES : Les parents ne comprennent pas qu’un enfant peut être bourreau à un moment et victime à un autre. Ça ne leur pose aucun problème de coller une étiquette sur un gamin. Évidemment, j’ai conscience que là, c’était différent. C’était… moche.\nSTU : Tu reçois un coup, tu le rends, voilà ce que mon père m’a appris. Simple. Aujourd’hui, à la fin d’une compétition de football, on remet un trophée à tous les gamins ; c’est tout juste si on ne leur décerne pas un prix chaque fois qu’ils jouent au furet ! Et tout est à l’avenant. On est en train de fabriquer une génération de chochottes.\nTHEA : Renata s’en est forcément voulu. Avec ses horaires à rallonge, elle voyait à peine ses enfants. Je les plains, ces pauvres petits. Apparemment, ils ont du mal à faire face en ce moment. Beaucoup de mal. Leurs vies ne seront plus jamais comme avant, n’est-ce pas ?\nJACKIE : Personne ne dit rien sur les horaires à rallonge de Geoff. Personne ne demande si Monsieur savait ce qu’Amabella subissait. Si j’ai bien compris, Renata avait un emploi mieux payé et plus stressant que son cher mari, mais lui, personne ne lui a reproché de consacrer tout son temps à sa carrière. Parmi ces femmes qui ont choisi de ne pas travailler, pas une ne s’est permis de dire : « Eh bien, on ne voit pas beaucoup Geoff à l’école. » Non ! Par contre, à les entendre, quand un père vient récupérer ses gosses à la sonnerie, il faudrait presque lui donner une médaille. Mon mari, par exemple. Il a toute une cour autour de lui.\nJONATHAN : Une cour ? Pas du tout. Nous sommes amis. Pardonnez ma femme. Elle donne l’impression d’être agressive comme ça, mais c’est parce que sa boîte est sous le coup d’une OPA hostile en ce moment. Ce que j’en dis, moi, c’est que l’école doit assumer l’entière responsabilité de ce qui s’est passé. Où étaient les institutrices quand les uns brimaient les autres ?",
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