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  "text": "« Tu as déjà été tenté par ce truc, comment ça s’appelle, l’asphyxie auto-érotique ? » demanda Madeline à son mari tandis qu’ils lisaient au lit, lui son livre, elle sur l’iPad.\nL’histoire que Jane lui avait racontée la veille l’avait obnubilée toute la journée.\n« Oui, bien sûr ! Je suis partant. Qu’est-ce qu’on attend ? » Ed se débarrassa de ses lunettes et de son bouquin puis se tourna vers elle avec empressement.\n« Quoi ? Non ! Tu plaisantes ? De toute façon, je n’ai aucune envie de faire l’amour. J’ai mangé trop de risotto ce soir.\n– Ah. Je vois. Où avais-je la tête ? » Ed remit ses lunettes.\n« Je te signale qu’on peut mourir accidentellement quand on a ce genre de pratiques ! Ça arrive tout le temps ! C’est très dangereux, Ed. »\nIl la regarda par-dessus ses verres.\n« Je n’en reviens pas d’ailleurs, tu voulais m’étrangler, continua-t-elle.\n– J’essayais juste de montrer ma bonne volonté à te satisfaire. » Il jeta un œil sur l’iPad. « Tu cherches des pistes pour pimenter notre vie sexuelle ?\n– Oh, mon Dieu, non », répliqua Madeline sur un ton peut-être un peu trop éloquent.\nEd émit un grognement.\nElle parcourut l’article consacré à l’asphyxie auto-érotique sur Wikipédia. « Alors apparemment, quand on comprime les artères situées de part et d’autre du cou, le cerveau est privé d’oxygène brutalement, ce qui provoque des sensations de type hallucinatoire. » Elle s’arrêta pour y réfléchir, puis : « C’est peut-être pour ça que je me sens souvent d’humeur câline quand j’ai un rhume de cerveau.\n– Madeline, quand tu as un rhume, je t’assure que tu n’es pas câline.\n– Ah bon ? C’est peut-être juste que je ne t’en ai pas parlé. Un oubli de ma part.\n– Ouais, un oubli, c’est ça. » Il fit mine de reprendre sa lecture. « J’ai eu une petite copine qui aimait bien ce genre de trucs.\n– Sérieusement ? Laquelle ?\n– Bon, peut-être que petite copine n’est pas le mot juste. Une fille rencontrée au hasard d’un soir, on va dire.\n– Et cette fille t’a demandé de… » Les mains autour du cou, Madeline laissa pendre sa langue sur le côté en imitant des bruits de suffocation.\n« T’es sexy quand tu fais ça.\n– Merci. Alors, tu l’as fait ?\n– Euh… sans grand enthousiasme. » Ed grimaça en se repassant les images. « J’avais un peu trop bu. Je n’arrivais pas vraiment à suivre ses instructions. Je me rappelle qu’elle n’a pas du tout été impressionnée, ce qui, j’en suis sûr, doit te paraître impossible à comprendre, mais je n’ai pas toujours été la bête de s…\n– Oui, oui. » Madeline le fit taire d’un geste de la main avant de retourner à sa tablette.\n« Peut-on savoir d’où vient cet intérêt soudain pour l’auto-asphyxie ? »\nElle lui raconta alors l’histoire de Jane, provoquant chez lui la même réaction que lorsqu’il entendait parler d’un enfant maltraité aux informations. Ses yeux se plissèrent, les petits muscles autour de sa bouche s’agitèrent de tremblements.\n« Enfoiré.\n– Je ne te le fais pas dire, renchérit Madeline. Quand je pense qu’il n’a même pas été inquiété.\n– Idiote, petite idiote, soupira Ed, visiblement navré. Ce genre de types s’attaquent à…\n– Je t’interdis de la traiter d’idiote ! » Madeline se redressa si vivement qu’elle en fit tomber l’iPad. « On dirait que tu la tiens pour responsable ! »\nEd leva la main comme pour se protéger. « Évidemment que non. Je voulais simplement dire que…\n– Tu imagines, si c’était Abigail ou Chloe ?\n– Justement, dit Ed. Je pensais justement à Abigail et Chloe.\n– Alors tu les tiendrais pour responsables, hein ? Petite idiote, tu l’as bien cherché ! C’est ça que tu leur dirais ?\n– Madeline », dit Ed calmement.\nTypique de leurs disputes. Plus elle s’emportait, plus il faisait preuve de sang-froid, atteignant un degré de maîtrise de soi qu’on n’observe que chez un négociateur aux prises avec un forcené qui a amorcé une bombe au milieu de ses otages. Rageant.\n« Comment peux-tu rejeter la faute sur la victime ? » Madeline revoyait Jane, assise dans son petit appartement froid et nu, les émotions qui s’étaient peintes sur son visage lorsqu’elle lui avait confié sa petite histoire triste et sordide, la honte si prégnante qu’elle ressentait toujours après toutes ces années. « Je dois prendre mes responsabilités », avait-elle dit. « Ce n’était pas si grave que ça. » Elle repensa à la photo que Jane lui avait montrée. Le grand sourire heureux et insouciant. La robe rouge. Les couleurs vives, le décolleté. Aujourd’hui Jane couvrait son corps osseux avec l’humilité de ceux qui demandent pardon, comme si elle voulait disparaître, se rendre invisible, n’être rien. Voilà ce que cet homme lui avait fait. « Quand toi, tu t’envoies en l’air avec une fille rencontrée au hasard d’un soir, c’est cool, génial, pas de problème, mais quand une femme fait la même chose, là, c’est idiot. Avoir deux poids deux mesures, ça ne te dérange pas !\n– Madeline, je ne rejetais pas la faute sur Jane. »\nSa façon de s’exprimer le maintenait dans sa position d’adulte face à une hystérique. Pourtant, une lueur de colère pointait dans ses yeux.\n« Oh que si ! Et je suis estomaquée ! » Les mots jaillissaient de sa bouche. « Tu es comme ces gens qui disent : Oh, à quoi elle s’attendait ? Quand on picole dans un bar à une heure du matin, on ne s’étonne pas de se faire violer dans un coin sombre par l’équipe de football au grand complet !\n– Je ne suis pas comme ça !\n– Bien sûr que si ! »\nLe visage d’Ed changea complètement d’expression. Ses joues s’empourprèrent. D’une voix forte, il reprit :\n« Laisse-moi te dire une bonne chose, Madeline. Si un jour ma fille rentre avec un branleur qu’elle vient de rencontrer dans le bar d’un hôtel, je me réserve le droit de la traiter d’idiote ! »\nSe disputer sur ce point n’avait aucun sens. Elle le savait. La part rationnelle en elle le savait. Ed n’incriminait pas véritablement Jane. D’ailleurs, son mari était quelqu’un de bien, quelqu’un de bon. Elle ne lui arrivait pas à la cheville. Et pourtant elle ne pouvait pas lui pardonner ce commentaire, petite idiote, ces deux mots qui représentaient une terrible injustice. En tant que femme, Madeline se devait d’être en colère contre Ed, au nom de Jane, au nom de toutes les autres petites idiotes, mais aussi en son nom propre, parce que après tout, ça aurait pu lui arriver aussi, et ce mot, idiote, si modéré soit-il, lui faisait l’effet d’une gifle.\n« Je ne peux pas rester dans la même pièce que toi, là tout de suite. » Elle sauta du lit avec l’iPad.\n« Vas-y, puisque tu ne peux pas t’empêcher d’être ridicule. » Il avait beau être contrarié, Madeline savait qu’il éteindrait la lumière au bout de vingt minutes de lecture et qu’il s’endormirait aussitôt.\nElle ferma la porte aussi énergiquement que possible (elle aurait préféré la claquer mais elle ne voulait pas réveiller les enfants) et descendit les escaliers au pas de charge dans le noir.\n« Attention à ta cheville ! » cria Ed depuis la chambre. Il était déjà passé à autre chose.\nElle s’installa sur le canapé avec une tasse de camomille. Elle en détestait le goût, mais elle se forçait souvent à avaler l’épouvantable décoction pour ses prétendues vertus apaisantes. Bonnie, évidemment, ne buvait que des tisanes. À en croire Abigail, Nathan aussi évitait la caféine, ce qui était totalement nouveau. Madeline aurait préféré ne pas le savoir, mais cela faisait partie des joies du divorce et de la garde alternée, n’est-ce pas, d’entendre un tas de choses sur la vie de votre ex. Par exemple, Madeline connaissait le petit nom que ce cher Nathan donnait à sa nouvelle femme. « Beauté », parce que ça commençait comme Bonnie. (Nathan avait toujours aimé jouer avec les sons : par le passé, il appelait Madeline « mademoiselle » – moins romantique, non ?) Abigail l’avait dit comme ça, un jour dans la cuisine. Ed, qui se tenait derrière elle, s’était enfoncé deux doigts dans la gorge sans un bruit, arrachant un sourire à Madeline qui se demandait néanmoins pourquoi sa fille ressentait le besoin de raconter ce genre de choses. Ed pensait qu’elle le faisait exprès, pour tourmenter sa mère, la blesser, mais Madeline ne croyait pas Abigail capable de tant de malveillance.\nDepuis quelque temps, Ed voyait toujours le pire chez sa fille.\nVoilà ce qui se cachait derrière son accès de colère dans la chambre. Le commentaire à propos de Jane n’était pas vraiment en cause. En réalité, elle n’avait pas décoléré contre Ed depuis qu’Abigail s’était installée chez Nathan et Bonnie car, plus le temps passait, plus l’hypothèse de sa responsabilité lui paraissait plausible. Peut-être que sa fille était à deux doigts de prendre sa décision, ou peut-être qu’elle avait retourné l’idée dans sa tête sans réellement envisager de sauter le pas, et Ed, avec son « Calme-toi, maintenant » avait précipité son choix. Sans cette petite phrase, elle serait toujours là. L’envie de partir lui aurait probablement passé. Tous les adolescents ont des phases. Ils sont lunatiques.\nCes derniers temps, le souvenir des années passées seule avec Abigail l’avait tellement habitée que Madeline ressentait parfois Ed, Fred et Chloe comme des intrus. Des inconnus qui avaient débarqué bruyamment dans leur vie avec toutes leurs affaires, à commencer par leurs jeux vidéo et leurs chamailleries, chassant au passage cette pauvre Abigail.\nElle ne put s’empêcher de rire en imaginant la réaction de Fred et Chloe s’ils savaient que leur mère osait remettre leur existence en question. Ils crieraient à l’indignation ! Surtout Chloe. « Mais j’étais où, moi ? » demandait-elle invariablement lorsque Madeline regardait de vieilles photos. « Et papa ? Et Fred ? »\n« Vous étiez dans mes rêves », répondait Madeline. Et c’était vrai. Mais Abigail ne pouvait pas en dire autant.\nElle sentit la colère s’apaiser lentement. L’infusion ? Rien à voir.\nEn réalité, c’était la faute de cet homme.\nMr Banks. Saxon Banks.\nUn nom peu commun.\nElle posa les doigts sur la surface lisse et froide de l’iPad.\nNe t’amuse pas à le chercher sur Internet, avait supplié Jane, et Madeline avait promis. Ce qu’elle s’apprêtait à faire était vraiment moche, mais comment résister à l’envie de voir la tête de ce salaud ? Lorsqu’elle lisait un fait divers sordide, elle s’attardait toujours sur la photographie du criminel pour voir si le mal se lisait sur son visage. (Affirmatif.) Dans le cas présent, ça semblait si simple, juste quelques lettres à taper dans ce petit rectangle. Elle hésitait encore à rompre sa promesse que déjà ses doigts pianotaient en toute autonomie, faisant apparaître les résultats à l’écran, comme si Google était un prolongement de son esprit.\nRien qu’un rapide coup d’œil ; elle se contenterait de l’effleurer des yeux avant de fermer la page et de supprimer toute référence à Saxon Banks de son historique. Jane ne le saurait jamais. Et puis ce n’était pas comme si Madeline pouvait préparer une opération punitive contre lui. (Quoique… déjà, une partie de son cerveau avait fait sécession et prenait cette direction : monter un genre d’arnaque ? Le dépouiller ? L’humilier publiquement ? Le discréditer ? Il devait bien y avoir une option satisfaisante.)\nElle double-cliqua. À l’écran apparut un de ces portraits institutionnels – plan serré, bien éclairé. Saxon Banks, promoteur immobilier basé à Melbourne. Était-ce bien lui ? Mâchoire carrée, beauté classique, petit sourire suffisant, regard direct et combatif, limite agressif.\n« Sale con, dit Madeline. Tu te crois tout permis, pas vrai ? »\nQu’aurait-elle fait à la place de Jane ? Elle ne se voyait pas réagir comme son amie. Elle l’aurait giflé. Elle avait trop confiance en son physique pour se laisser ébranler par les mots « grosse et moche », même à dix-neuf ans – surtout à dix-neuf. Madeline était seule juge de sa beauté.\nPeut-être que cet homme choisissait tout spécialement des filles qu’il devinait sensibles à ses insultes.\nMais cette ligne de pensée ne revenait-elle pas également à incriminer la victime ? Rien de tel ne me serait arrivé. Je me serais battue. Défendue. Je ne l’aurais pas laissé m’atteindre dans mon amour-propre. Jane était dans une position on ne peut plus vulnérable à ce moment-là, nue, dans son lit, petite idiote.\nMadeline s’entendit penser. « Petite idiote. » Exactement ce qu’Ed avait dit. Elle lui demanderait pardon à la première heure. Enfin, pas à proprement parler, mais peut-être lui préparerait-elle un œuf à la coque et il lirait entre les lignes.\nElle scruta de nouveau le visage sur son écran. Elle ne décelait aucune ressemblance avec Ziggy. Ou… peut-être que si. Un petit quelque chose au niveau des yeux. Elle lut la courte biographie à côté de la photographie. Licence de ceci, maîtrise de cela, membre de l’institut bidule, bla-bla-bla. Pendant son temps libre Saxon aime faire de la voile, de l’escalade et passer du temps avec sa femme et ses trois filles.\nMadeline tiqua. Ziggy avait trois demi-sœurs.\nElle était désormais au courant. Au courant d’une information qu’elle était censée ignorer, qu’elle ne pouvait pas désapprendre, que Jane elle-même ne savait pas sur son propre fils. Non seulement elle avait rompu une promesse, mais en plus elle avait violé la vie privée de Jane. Ce qui faisait d’elle une vulgaire voyeuse, une fouineuse. Si la mésaventure de Jane l’avait rendue furieuse, il fallait bien avouer qu’une partie d’elle-même en avait presque savouré le récit. N’avait-elle pas éprouvé un certain plaisir au sentiment d’indignation suscité par l’expérience sexuelle triste et sordide que Jane avait vécue ? Sa compassion tenait à la confortable position de supériorité de celle qui jouit des véritables privilèges de la classe moyenne : époux, pavillon, emprunt. Madeline ne valait pas mieux que certaines amies de sa mère qui, au départ de Nathan, avaient débordé de compassion à son égard. Ces dames étaient tristes, scandalisées, mais leurs manières trahissaient une pointe de désapprobation qui laissait Madeline plus fragile, sur la défensive. Bien sûr, cela ne l’empêchait pas de réellement apprécier les petits plats maison qu’elles déposaient gravement sur la table de sa cuisine.\nMadeline s’arrêta plus particulièrement sur le regard de Saxon Banks qui semblait la fixer d’un air entendu, comme s’il savait tout ce qu’il y avait de plus méprisable à savoir chez Madeline. Submergée par une vague de dégoût, Madeline se sentit moite et tremblante.\nUn cri perçant déchira le silence qui régnait dans la maison endormie. « Maman ! Maman, maman, maman ! »\nMadeline se leva d’un bond, le cœur battant la chamade, consciente pourtant qu’il n’y avait rien de grave. Juste Chloe qui faisait encore un de ses cauchemars.\n« J’arrive ! J’arrive ! » fit-elle en se précipitant dans le couloir. Enfin un problème à sa portée. Un problème facile à régler. Et quel soulagement ! Car non seulement Abigail n’avait plus besoin d’elle, mais en plus, le monde comptait un certain nombre d’individus malfaisants comme Saxon Banks qui ne demandaient qu’à infliger des souffrances plus ou moins grandes à ses enfants, et elle ne pouvait strictement rien y faire, bon sang, mais là, au moins, elle allait tirer ce satané monstre de sous le lit de Chloe et le tuer de ses propres mains.",
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