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  "text": "« Oh, Jane. »\nMadeline résista à l’envie de la prendre sur ses genoux, de la bercer doucement comme elle l’aurait fait avec Chloe. Une envie aussi forte que de trouver cet homme, de le frapper, à coups de poing, à coups de pied, de lui hurler des obscénités.\n« J’imagine que j’aurais dû prendre la pilule du lendemain, reprit Jane. Mais je n’y ai même pas pensé. Je souffrais d’une endométriose sévère, plus jeune, et on m’avait dit que j’aurais beaucoup de mal à concevoir. Il m’arrive encore de ne pas avoir mes règles pendant des mois. Quand j’ai compris que j’étais enceinte, c’était… »\nElle avait raconté son histoire à voix basse, obligeant Madeline à tendre l’oreille, mais elle poursuivait à présent dans un quasi-murmure, les yeux rivés sur le couloir qui menait à la chambre de Ziggy. « Beaucoup trop tard pour avorter. Ensuite, mon grand-père est mort, ce qui a été un choc terrible pour nous tous. Et puis j’ai viré un peu bizarre. Déprimée, peut-être. Je ne sais pas. J’ai arrêté la fac, je suis rentrée chez mes parents et je n’ai fait que dormir. Des heures et des heures durant. Comme sous l’effet de somnifères ou d’un énorme décalage horaire. Je ne supportais pas d’être éveillée.\n– Tu étais probablement encore sous le choc. Oh, Jane. Je suis tellement navrée que tu aies vécu une chose pareille. »\nJane protesta d’un signe de tête, comme si elle ne méritait pas la sollicitude dont elle était l’objet. « Ben, ce n’est pas comme si je m’étais fait violer dans une allée. Je dois prendre mes responsabilités. Ce n’était pas si grave que ça.\n– Il t’a agressée ! Il… »\nJane leva la main. « Beaucoup de femmes font de mauvaises expériences dans leur vie sexuelle. Je viens de te raconter la mienne. J’en ai tiré la leçon : ne jamais suivre un inconnu rencontré dans un bar.\n– Je peux t’assurer que j’ai moi-même suivi un certain nombre d’hommes rencontrés dans des bars », dit Madeline. Un ou deux, à vrai dire, mais si un type l’avait traitée comme ça, elle lui aurait crevé les yeux. « Ne va pas t’imaginer un seul instant que tu y es pour quoi que ce soit. Ce n’est pas ta faute, Jane.\n– Je sais. Mais je m’efforce de prendre du recul. Il y a des gens qui trouvent vraiment du plaisir à ce genre de pratiques érotiques. » Jane porta la main à sa gorge sans s’en rendre compte. « C’est peut-être ton cas, pour ce que j’en sais.\n– Le top de l’érotisme pour Ed et moi, c’est d’être au lit sans gamin qui se tortille entre nous ! Jane, ma petite chérie, ce n’était pas une expérience sexuelle, ce que cet homme t’a fait n’était pas…\n– N’oublie pas que c’est ma version de l’histoire que tu viens d’entendre. Si ça se trouve, il ne s’en souvient pas du tout comme ça. » Elle haussa les épaules. « Il ne s’en souvient probablement même pas.\n– Et toi, n’oublie pas que c’étaient des injures. Ces choses qu’il t’a dites. » Madeline sentit sa colère remonter. Comment trouver ce sale type ? Comment le faire payer ? « Ces choses ignobles. »\nAu cours de son récit, Jane n’avait pas eu à réfléchir pour se rappeler les mots exacts. Elle avait récité ses insultes sur un ton monocorde, comme un poème ou une prière.\n« Oui. Une grosse moche. »\nMadeline tressaillit. « Ce n’est pas vrai.\n– J’avais quelques kilos en trop. Pour certains, dire que j’étais grosse ne serait pas exagéré. J’adorais manger.\n– Une fine bouche.\n– Rien d’aussi sophistiqué. Je me régalais de tout, et surtout de ce qui fait grossir. Gâteaux. Chocolat. Beurre. J’adorais le beurre. »\nUne expression quelque peu stupéfaite passa sur son visage, comme si elle avait peine à croire qu’elle parlait d’elle.\n« Je vais te montrer une photo, dit-elle en naviguant dans le menu de son téléphone du bout du doigt. Mon amie Em vient juste de poster ça sur Fabebook. Séquence nostalgie, comme tous les jeudis. Cette fois, c’est une photo prise le soir de ses dix-neuf ans. Tout juste quelques mois avant… avant que je tombe enceinte. »\nElle montra l’écran à Madeline. Jane, moulée dans une robe fourreau décolletée rouge, se tenait entre deux autres filles du même âge, toutes trois rayonnantes face à l’objectif. Jane semblait plus douce, désinhibée, beaucoup plus jeune. Une autre personne.\n« Tu étais pulpeuse, pas grosse. Tu es magnifique sur cette photo.\n– C’est plutôt intéressant quand on y pense, dit Jane en jetant un dernier coup d’œil à la photo avant de la faire disparaître de l’écran. Pourquoi je me suis sentie si bafouée par ces deux mots ? De tout ce qu’il m’a fait, ce sont ces deux mots qui m’ont fait le plus de mal. Grosse. Moche. »\nElle les cracha avec dégoût. Deux mots que Madeline aurait voulu qu’elle cesse de prononcer.\n« Je veux dire, un homme gros et moche peut quand même être drôle, sympa et brillant. Mais on dirait que, pour une femme, être grosse et moche, c’est le summum. Il n’y a pas plus honteux.\n– Mais tu n’étais pas, tu n’es pas…\n– Oui, d’accord, mais quand même, imagine, dans le cas contraire ! Si j’étais effectivement grosse et moche ! C’est là que je veux en venir. Si j’étais un peu grassouillette et pas particulièrement jolie, en quoi ce serait un problème ? Pourquoi c’est si terrible ? Si dégoûtant ? Pourquoi faut-il que ce soit la fin du monde ? »\nMadeline ne sut quoi répondre. Pour elle, être grosse et moche serait la fin du monde, sans l’ombre d’un doute.\n« C’est parce que l’idée que nous, les femmes, on se fait de notre propre valeur, repose entièrement sur notre physique, dit Jane. Voilà pourquoi. Nous vivons dans une société obsédée par la beauté, un monde qui considère que le plus important pour une femme, c’est de faire en sorte d’être séduisante pour les hommes. »\nC’était la première fois que Madeline entendait Jane s’exprimer avec tant d’aisance et de véhémence. D’ordinaire, elle s’auto-dénigrait, manquait totalement d’assurance et laissait volontiers les autres penser à sa place.\n« Tu crois vraiment ? » demanda Madeline qui, sans savoir pourquoi, tenait à la contredire. « Parce que je ne t’apprends rien en te disant que moi, j’ai souvent un sentiment d’infériorité par rapport à Renata ou à la femme de Jonathan, qui est une vraie crack dans son domaine. Il n’y a qu’à les voir ! Elles gagnent des millions et vont de conseil d’administration en conseil d’administration pendant que moi, je m’occupe gentiment de la com’ d’un théâtre à temps partiel !\n– Oui, mais au fond de toi, tu sais que tu gagnes parce que tu es plus jolie.\n– Eh bien, je n’en suis pas si sûre, fit Madeline en passant la main dans ses cheveux malgré elle.\n– Voilà pourquoi, quand tu te retrouves au lit avec un homme, nue donc vulnérable, mais partant du principe qu’il te trouve un minimum attirante, s’il te dit des trucs comme ça, alors c’est… » Elle regarda Madeline d’un air ironique. « … comme qui dirait dévastateur. » Elle s’interrompit, puis : « Et, tu sais, Madeline, ça me rend furieuse de m’être sentie dévastée. Furieuse de lui avoir donné autant de pouvoir sur moi. Je me regarde dans le miroir tous les jours, et je me dis, je ne suis plus grassouillette, mais il a raison, je suis toujours moche. D’un point de vue intellectuel, je sais que je ne suis pas moche. Je suis plus que passable. Mais je me sens moche, parce qu’un jour un homme l’a décrété et que je l’ai cru. C’est pathétique.\n– C’était un con, dit Madeline, impuissante. Juste un sale con. » Il lui vint à l’esprit que plus Jane exposait ses réflexions sur la laideur, plus elle était belle, avec ses cheveux qui s’échappaient peu à peu de sa queue-de-cheval, ses joues roses et ses yeux brillants.\n« Tu es belle, commença-t-elle.\n– Non, fit Jane avec colère. Je ne suis pas belle ! Et ce n’est pas grave. On n’est pas toutes belles, au même titre qu’on n’est pas toutes douées pour la musique ou pour le dessin, et c’est très bien comme ça. Et je t’en prie, épargne-moi le couplet sur la beauté intérieure qui irradie et toutes ces conneries. »\nMadeline, qui s’apprêtait à lui servir ledit couplet et toutes ces conneries, ne pipa mot.\n« Je ne voulais pas perdre autant de poids, poursuivit Jane. Ça m’énerve d’avoir autant minci, comme si c’était pour lui, mais après cette nuit-là, mon rapport à la nourriture est devenu bizarre. Chaque fois que je m’apprêtais à manger, je me dédoublais en quelque sorte et je me voyais en train de manger. Je me regardais à travers les yeux de cet homme : une fille négligée, grosse, qui se gave. Et ma gorge se… » Elle se tapota la gorge et déglutit. « Bref ! Ça a été plutôt efficace ! Comme un anneau gastrique. Le régime Saxon Banks. Tout un concept. Je devrais le commercialiser. Séance unique en chambre d’hôtel, rapide et presque sans douleur, la garantie de troubles alimentaires à vie, rentabilité maximum.\n– Oh, Jane. »\nMadeline repensa à la mère de Jane, au commentaire qu’elle avait fait sur la plage : « Personne n’a envie de voir ça en bikini. » Di avait probablement jeté les bases du rapport troublé que sa fille entretenait avec la nourriture. Les médias, et les femmes en général, si promptes à se dévaloriser, avaient ajouté leur pierre à l’édifice, et Saxon Banks avait fait le reste.\n« Bref, conclut Jane. Quelle diatribe ! Désolée.\n– Ne le sois pas.\n– Et puis, je n’ai pas mauvaise haleine. J’en ai parlé avec mon dentiste. Des tas de fois. Mais on sortait d’une pizzéria. Je sentais l’ail. »\nVoilà qui expliquait la manie des chewing-gums.\n« Tu n’as pas de problème d’haleine. Crois-moi, j’ai l’odorat très développé.\n– Je pense que c’est plus le choc que ça m’a fait qu’autre chose. Le changement, si brutal. Il semblait tellement sympa, et je m’étais toujours targuée de rarement me tromper sur les gens. Par la suite, j’ai eu le sentiment que je ne pouvais pas vraiment faire confiance à mes intuitions.\n– Je ne suis pas surprise », dit Madeline. Aurait-elle été attirée par cet homme ? Aurait-elle succombé au numéro de la chanson de Mary Poppins ?\n« Je ne regrette rien, dit Jane. Parce que j’ai eu Ziggy. Mon bébé miracle. Quand il est né, j’ai eu le sentiment que je me réveillais. Comme s’il n’avait rien à voir avec ce qui s’était passé ce soir-là. Ce magnifique et minuscule bébé. Ce n’est que lorsqu’il est devenu une vraie petite personne avec sa propre personnalité que je me suis dit qu’il avait peut-être, tu sais, peut-être hérité quelque chose de son, de son père. »\nPour la première fois sa voix se brisa.\n« Chaque fois que Ziggy fait quelque chose qui ne lui ressemble pas, l’inquiétude me ronge. Comme à la journée d’adaptation, quand Amabella a affirmé qu’il l’avait étranglée. Elle aurait pu l’accuser de mille autres choses. Mais non, il a fallu qu’il l’étrangle. Je ne pouvais pas y croire. Et parfois j’ai l’impression que, dans ses yeux, je vois quelque chose de, de lui, et je me dis, mon Dieu, si mon magnifique Ziggy avait une tendance secrète à la cruauté ? Si mon fils fait subir ça à une fille un jour ?\n– Ziggy n’a aucune tendance à la cruauté », dit Madeline. Son besoin impérieux de réconforter Jane renforçait sa confiance en la bonté de Ziggy. « C’est un petit garçon doux et adorable. Je suis sûre que ta mère a raison, c’est la réincarnation de ton grand-père. »\nJane s’esclaffa. Elle regarda l’heure sur l’écran de son téléphone. « Il est si tard ! Tu devrais rentrer chez toi, être auprès des tiens. Je t’ai retenue ici trop longtemps à raconter des bêtises sur moi, moi, moi.\n– C’était tout sauf des bêtises. »\nJane se leva. Elle s’étira les bras si haut que son tee-shirt laissa apparaître un bout de son ventre si blanc, si maigre, si fragile. « Merci mille fois pour ton aide. Sans toi, je ne serais jamais venue à bout de ce satané travail.\n– Tout le plaisir était pour moi », répondit Madeline en se levant à son tour. Elle regarda à l’endroit où Ziggy avait écrit « papa de Ziggy ». « Lui révéleras-tu son nom un jour ?\n– Oh, mon Dieu, je ne sais pas. Quand il sera majeur peut-être, quand il sera assez vieux pour que je lui dise la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.\n– Il est peut-être mort. Avec un peu de chance, son karma l’aura rattrapé. Tu as cherché son nom sur Internet ?\n– Non. »\nSur son visage, une expression complexe, difficile à interpréter. Jane venait-elle de mentir ou souffrait-elle rien qu’à l’idée de chercher son nom sur Internet ?\n« Moi, je vais le faire ! Comment il s’appelait déjà ? Saxon Banks, c’est ça ? Je vais le trouver et ensuite je lancerai un contrat sur lui. Un site pour faire buter un salaud de son espèce, ça doit exister sur Internet, non ? »\nJane n’esquissa pas l’ombre d’un sourire. « Je t’en prie, Madeline, ne t’amuse pas à le chercher sur Google. Je t’en supplie. Je ne saurais dire pourquoi, mais je déteste l’idée que tu le fasses.\n– Bien sûr, je ne le ferai pas si tu ne veux pas, je disais ça à la légère. C’était stupide de ma part. Ne fais pas attention à ce que je dis. »\nElle ouvrit les bras pour étreindre Jane.\nÀ sa grand surprise, Jane, qui se contentait d’habitude de tendre la joue avec raideur, s’avança et se serra fort contre elle.\n« Merci pour le carton. »\nMadeline lui tapota la tête en respirant l’odeur agréable de ses cheveux. De rien, ma belle, faillit-elle dire comme s’il s’agissait de sa fille. Mais comment appeler Jane ainsi, en pareil moment ? Il y avait une telle tension, une telle lourdeur autour de l’idée de beauté. Aussi elle se ravisa. « De rien, ma mignonne », dit-elle.",
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