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  "text": "« Allez les Verts ! » s’écria Madeline en vaporisant de la laque verte sur les cheveux de Chloe pour le festival d’athlétisme.\nL’équipe de Chloe et Fred, baptisée les Dauphins, arborait la couleur verte. Une chance pour Madeline qui la portait à merveille, comparé au jaune peu flatteur de l’équipe d’Abigail, au temps où elle fréquentait l’école primaire.\n« Ce truc est super mauvais pour la couche d’ozone, fit remarquer l’adolescente.\n– Ah bon ? dit Madeline en tenant la bombe à bout de bras. On n’a pas réglé le problème ?\n– Maman, on ne peut pas régler le problème de la couche d’ozone ! » Abigail leva les yeux au ciel avec dédain tout en mangeant son muesli maison – comprendre : sans conservateurs – aux graines de lin. Depuis quelque temps, elle revenait de chez son père avec un stock de provisions, comme si elle partait en excursion en pleine nature.\n« Je ne parlais pas de la couche d’ozone mais des aérosols. Des, euh… je ne sais plus, les trucs, là. » Les yeux plissés, Madeline essaya de lire la composition de l’aérosol. En vain. Les caractères étaient trop petits. Une fois, elle était sortie avec un garçon qui la considérait comme une jolie écervelée, et de fait, tout au long de leur relation, elle s’était comportée comme telle. Vivre avec sa fille de quatorze ans revenait exactement au même.\n« Les chlorofluorocarbures, compléta Ed. On n’en met plus dans les aérosols.\n– Tu parles, fit Abigail.\n– Les jumeaux pensent que c’est leur maman qui va gagner la course, aujourd’hui, déclara Chloe tandis que Madeline commençait à lui faire une tresse africaine. Mais je leur ai dit que tu étais mille fois plus rapide. »\nMadeline éclata de rire. Elle imaginait mal Celeste participer à une course. Elle filerait probablement dans la mauvaise direction ou raterait le départ. Elle était toujours si distraite.\n« Bonnie a de bonnes chances de l’emporter, intervint Abigail. Elle court comme une flèche.\n– Bonnie ? » fit Madeline.\nEd se racla la gorge.\n« Quoi ? fit Abigail, prête à mordre. Tu en doutes ?\n– Je croyais simplement qu’elle préférait le yoga, les activités pas très cardio, précisa Madeline en se reconcentrant sur les cheveux de Chloe.\n– Elle est rapide. Je l’ai vue faire la course avec papa sur la plage. Et n’oublie pas : Bonnie est beaucoup plus jeune que toi, maman.\n– Eh bien dis-moi, Abigail, tu prends des risques ! » s’exclama Ed.\nMadeline s’esclaffa. « Dans quinze ans, ma chérie, je te rappellerai les horreurs que tu m’as dites ces derniers mois… »\nAbigail jeta sa petite cuillère, vexée que sa mère et Ed aient ri alors qu’elle ne cherchait pas à être drôle. D’ailleurs, en quoi ses propos étaient-ils amusants ? « Je te dis ça pour que tu n’en fasses pas une maladie si tu n’arrives pas première.\n– Oui, oui, d’accord, je te remercie, répondit Madeline d’un ton apaisant.\n– Je veux dire, je ne vois pas pourquoi tu te sens autant en rivalité avec elle, poursuivit Abigail méchamment. Ce n’est pas comme si tu voulais toujours être mariée avec papa, que je sache, alors c’est quoi, ton problème ?\n– Abigail, intervint Ed. Je n’aime pas le ton que tu prends. Adresse-toi gentiment à ta mère. »\nMadeline fit signe à Ed de laisser filer.\n« Incroyable ! » Abigail poussa son bol de céréales et se leva, tremblant de tout son corps.\nOh, calamité, pensa Madeline. La journée commence bien. Chloe tourna la tête, empêchant sa mère de terminer sa tresse, pour regarder sa sœur.\n« Je ne peux même plus parler maintenant ! Ni être moi-même ! Chez moi, où je devrais pouvoir me détendre ! »\nMadeline repensa à la toute première colère d’Abigail, alors âgée de trois ans. Jusque-là, elle s’était dit que sa fille ne piquerait jamais de crise – elle était une si bonne mère. Quel choc ç’avait été de voir son petit être violemment secoué par l’émotion, tout ça parce qu’elle voulait continuer de manger sa grenouille en chocolat, tombée par terre au supermarché. Madeline aurait mieux fait de laisser la pauvre gamine la finir.\n« Abigail, inutile de monter sur tes grands chevaux, dit Ed. Calme-toi, maintenant. »\nMerci, chéri, ironisa Madeline in petto. On sait bien que ça marche à tous les coups, de dire à une femme de se calmer.\n« M’man ! Je trouve pas ma deuxième chaussure ! cria Fred depuis le couloir.\n– Un instant, Fred ! »\nAbigail soupira lentement, visiblement sidérée par la façon scandaleuse dont elle était traitée.\n« Tu sais quoi, maman ? fit-elle sans même lui accorder un regard. Je comptais te le dire plus tard, mais je n’ai plus de raison d’attendre.\n– M’man ! répéta Fred.\n– Maman est occupée ! hurla Chloe.\n– Regarde sous ton lit ! » suggéra Ed.\nLes oreilles de Madeline bourdonnaient. « Je t’écoute, Abigail.\n– J’ai décidé d’aller vivre chez papa et Bonnie.\n– Qu’est-ce que tu as dit ? » demanda Madeline. Mais elle avait parfaitement entendu.\nCela faisait tellement longtemps qu’elle redoutait ce qui était en train de se passer. Bien sûr, tout le monde la rassurait : « Non, non, aucun risque. Abigail ne ferait jamais une chose pareille. Elle a besoin de sa mère. » Mais Madeline savait que ça arriverait. Depuis des mois. Une irrésistible envie de hurler sur Ed l’envahit : « Pourquoi a-t-il fallu que tu lui dises de se calmer ? »\n« Je pense que c’est mieux pour moi, poursuivit Abigail. Spirituellement. » À présent, elle ne tremblait plus. Elle prit son bol sur la table calmement et le posa dans l’évier. Récemment, elle s’était mise à marcher comme Bonnie, le dos bien droit comme une ballerine, les yeux dans le lointain, arborant un air méditatif.\nLe visage de Chloe se décomposa. « Je ne veux pas qu’Abigail aille vivre chez son papa ! » Elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Les éclairs que Madeline avait maquillés sur ses joues commencèrent à couler.\n« M’man ! » hurla de nouveau Fred. Les voisins allaient finir par croire qu’on l’assassinait.\nEd se prit la tête dans les mains.\n« Si c’est vraiment ce que tu veux », dit Madeline. Abigail se tourna vers elle et la regarda droit dans les yeux. L’espace d’un instant, il n’y eut plus qu’elles. Madeline et Abigail. Les filles Mackenzie de l’appartement 9. Comme pendant toutes ces années, au temps où la vie semblait simple et tranquille, où elles prenaient leur petit déjeuner au lit, côte à côte, le dos calé contre leur oreiller, un livre sur les genoux. Tu te rappelles, Abigail ? Le duo que nous formions ? songea Madeline en soutenant le regard de sa fille.\nAbigail détourna les yeux. « C’est ce que je veux. »\n*\nSTU : J’étais là, le jour du festival d’athlétisme. On s’est bidonnés, si je peux me permettre l’expression, pendant la course des mamans. Dans le lot, il y en avait pour qui c’était comme participer aux Jeux olympiques. Sérieusement.\nSAMANTHA : Oh, n’importe quoi. N’écoutez pas mon mari. Personne n’a pris cette course au sérieux. Moi, j’ai tellement ri que j’ai eu un point de côté.\n*\nNathan était là. Madeline n’en crut pas ses yeux lorsqu’elle se retrouva nez à nez avec lui, donnant la main à Skye, à côté du stand grillades. Pourquoi fallait-il qu’elle le croise, ce matin-là précisément ?\nÀ moins d’être pères au foyer ou d’avoir des enfants particulièrement sportifs, peu d’hommes assistaient au festival d’athlétisme. Mais son ex-mari, lui, avait trouvé le moyen de poser un jour de congé pour enfiler la panoplie du Super-Papa – short, polo à rayures, casquette de base-ball et lunettes de soleil.\n« Eh bien, c’est une grande première pour toi ! » s’exclama Madeline. Autour de son cou, un sifflet. Incroyable ! Nathan s’était porté volontaire ! Monsieur s’impliquait ! Comme si c’était son genre ! Ed, qui lui, avait toujours donné de son temps à l’école, devait boucler un article aujourd’hui. Nathan se faisait passer pour Ed, il jouait l’homme idéal, et tout le monde mordait à l’hameçon.\n« En effet ! » répondit Nathan, rayonnant. Puis son sourire se figea – l’idée que sa fille aînée avait dû participer à ce genre de manifestations sportives venait probablement de lui traverser l’esprit. Bien sûr, ces derniers temps, il répondait présent chaque fois qu’Abigail faisait quelque chose de spécial. Elle n’était pas sportive mais elle jouait du violon, et Nathan et Bonnie assistaient, ravis, à tous ses concerts sans exception, l’encourageant avec force applaudissements, comme s’ils avaient été là depuis le début, comme s’ils l’avaient emmenée à ces satanés cours à Petersham où l’on ne pouvait jamais se garer, comme s’ils s’étaient saignés pour les lui payer.\nEt maintenant, elle le choisissait, lui.\n« Est-ce qu’Abigail t’a dit qu’elle… ? commença Nathan en grimaçant comme s’il évoquait un problème de santé délicat.\n– Qu’elle voulait vivre avec toi ? compléta Madeline. Oui. Ce matin même, figure-toi. »\nElle éprouvait une douleur physique. Comme le début d’une mauvaise grippe. Une trahison.\nIl la regarda. « Est-ce que…\n– Pas de problème. » Avouer ce qu’elle ressentait ? Hors de question de lui faire ce plaisir.\n« Il faudra qu’on aborde la question de l’argent. »\nNathan était un homme bien à présent ; il lui versait une pension alimentaire. Au jour dit. Sans rechigner. Ils ne faisaient jamais allusion aux dix premières années de la vie d’Abigail, où apparemment, la nourrir et l’habiller ne coûtait pas un sou.\n« Tu veux dire que je vais devoir te donner une pension ? » demanda Madeline.\nNathan parut choqué. « Oh, non, ce n’est pas ce que je voulais dire…\n– Mais tu as raison. C’est tout à fait normal si elle passe la majeure partie de son temps chez toi.\n– Maddie, je ne te demanderai jamais le moindre sou. Comment je pourrais alors que je… alors que je n’ai pas, pas pu, pendant toutes ces années… » Il fit la moue. « Écoute, j’ai bien conscience que je n’ai pas été un bon père quand Abigail était petite. Je n’aurais jamais dû parler d’argent. On est un peu justes en ce moment, voilà tout.\n– Tu devrais peut-être vendre le bolide tape-à-l’œil qui te sert de voiture.\n– Oui, balbutia Nathan, rouge de honte. Bonne idée. Tu as raison. Même s’il n’a pas la valeur que tu… Bref. »\nSkye regarda son père avec de grands yeux inquiets et cligna plusieurs fois comme Abigail le faisait autrefois. Nathan lui sourit de toutes ses dents en lui serrant la main. Madeline l’avait humilié. Elle l’avait humilié alors qu’il tenait sa minuscule fillette par la main.\nUn ex-mari, ça devrait s’installer dans une autre banlieue. Envoyer ses enfants dans une autre école. Ce qui se passait devrait être interdit par la loi. Aucune femme ne devrait avoir à gérer un imbroglio émotionnel – trahison, souffrance, culpabilité – au festival d’athlétisme de ses enfants. De tels sentiments n’avaient pas leur place en public.\n« Pourquoi a-t-il fallu que tu emménages si près, Nathan ? soupira Madeline.\n– Quoi ?\n– Madeline ! C’est l’heure pour les mamans de rentrer en piste ! Vous venez ? » Miss Barnes, queue-de-cheval haute, teint rayonnant, avait tous les attributs d’une pom-pom girl américaine. Fraîche et féconde, tel un fruit cueilli à point, délicieux. Même Bonnie ne lui arrivait pas à la cheville. Ses paupières ne s’affaissaient pas. Rien chez elle ne s’affaissait. Tout dans sa jeune vie lumineuse était clair, simple et gai. Nathan retira ses lunettes de soleil, visiblement réconforté rien qu’à la voir. Ed aurait réagi de la même façon.\n« C’est parti, miss Barnes ! » dit Madeline.\n*\nINSPECTEUR ADRIAN QUINLAN : Nous nous intéressons de près aux rapports que la victime entretenait avec tous les parents présents à la soirée quiz.\nHARPER : Oui, eh bien il se trouve qu’en effet, j’ai un avis sur la question.\nSTU : Un avis sur la question ? Non. Aucun. Tout ce que je sais, c’est que je me suis levé avec une sacrée gueule de bois.",
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