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  "text": "« Oh, Madeline », soupira Ed.\nIl se gara et coupa le contact avant de se tourner vers elle. « Tu ne peux pas priver Chloe de la fête de sa petite copine sous prétexte que Ziggy n’y est pas invité. C’est de la folie. »\nEn sortant de l’école, la mère de Jane avait suggéré qu’ils aillent tous boire un petit café au Blue Blues près de la plage. Elle semblait tellement y tenir que Madeline n’avait pas eu le courage de refuser, en dépit des milliers de choses qu’elle avait la prétention d’accomplir le jour de la rentrée scolaire.\n« Non, pas du tout », se défendit-elle malgré le pincement au cœur qui déjà se faisait sentir. Quand Chloe apprendrait qu’elle manquerait la fête d’Amabella, elle ferait une scène monstre. L’année précédente, l’anniversaire de la gamine avait été démentiel : château gonflable, magicien et boum.\n« Je suis d’une humeur massacrante aujourd’hui, lui avoua- t-elle.\n– Sans blague ? Je n’avais pas remarqué.\n– Les enfants me manquent. » La banquette arrière lui semblait si vide. Et ce silence. Les larmes lui montèrent aux yeux.\nEd éclata de rire. « Tu plaisantes, là, hein ?\n– Mon petit bébé qui vient de commencer l’école », pleurnicha Madeline. Chloe était entrée dans la classe d’un pas décidé aux côtés de miss Barnes, comme l’aurait fait une collègue. Elle n’avait pas cessé de babiller, faisant probablement quelques propositions de changements de programme.\n« Oui, fit Ed. Et il était temps. Ce sont les mots que tu as employés hier au téléphone avec ta mère, si je ne m’abuse.\n– Et mon satané ex-mari avec qui j’ai dû faire la conversation poliment au beau milieu de cette cour de récréation ! » La colère reprenait le dessus.\n« Ouais, poliment me semble légèrement exagéré.\n– C’est assez difficile comme ça d’être mère célibataire.\n– Euh ? Je te demande pardon ?\n– Jane ! Je parle de Jane, bien sûr. Je me souviens du premier jour d’école d’Abigail. J’avais l’impression d’être une bête curieuse, entourée de tous ces petits couples parfaits qui dégoulinaient de bonheur conjugal. Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie. » Madeline repensa à Nathan qui quelques instants plus tôt regardait tranquillement autour de lui dans la cour. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’avait été sa vie pendant toutes ces années où elle avait élevé Abigail seule. Si elle se plantait devant lui en hurlant : « Ça a été dur ! Tellement dur ! », il n’irait pas la contredire. Oh, non ! Après un mouvement de recul, Monsieur prendrait son air le plus triste, le plus navré. Mais il aurait beau essayer de comprendre, jamais, jamais il ne saurait ce qu’elle avait enduré.\nEn proie à une rage impuissante, Madeline ne trouva rien de mieux à faire que de la diriger contre Renata. « Alors imagine un instant ce qu’a pu ressentir Jane en voyant que le seul gamin à ne pas être invité, c’était le sien. Imagine.\n– Je sais, dit Ed. Mais je crois qu’après ce qui s’est passé, on peut essayer de se mettre à la place de Renata…\n– Hors de question ! cria Madeline.\n– Nom de Dieu. Pardon. Non. Évidemment, le point de vue de Renata ne compte pas. » Ed jeta un œil dans le rétroviseur. « Tiens, voilà ta pauvre petite copine qui se gare juste derrière. On va manger un bon gâteau avec elle. Ça ne peut que résoudre le problème. »\nIl détacha sa ceinture.\n« Si on ne veut pas recevoir tous les gamins de la classe, on ne distribue pas les invitations dans la cour, dit Madeline. On le sait toutes. C’est une loi sacrée, immuable.\n– Je pourrais parler de ça toute la journée. Je t’assure. Aujourd’hui, il n’y a rien qui m’intéresse davantage que la fête d’anniversaire d’Amabella.\n– Ferme-la.\n– Je croyais que c’était interdit de dire “ferme-la” dans notre famille.\n– Va te faire foutre, alors. »\nEd esquissa un sourire en lui caressant la joue. « Tu te sentiras mieux demain. Ça va toujours mieux, le lendemain.\n– Je sais, oui. » Madeline respira un grand coup et ouvrit la portière. Elle aperçut alors la mère de Jane jeter son sac à main sur son épaule et foncer droit sur elle avec un sourire exalté.\n« Hé ! Hé ! Madeline ! Vous voulez bien faire quelques pas sur la plage avec moi le temps que les autres commandent à boire ?\n– Maman, dit Jane qui les rejoignait lentement avec son père, tu détestes marcher dans le sable ! »\nMême le dernier des imbéciles aurait compris que la mère de Jane souhaitait parler seule à seule avec Madeline.\n« Bien sûr, pas de problème, Di, répondit l’intéressée, se souvenant miraculeusement de son prénom.\n– Attendez-moi, alors, soupira Jane.\n– Non, non, protesta sa mère. Rentre et aide ton père à s’installer et à choisir pour moi.\n– Oui, parce que je suis un vieux gâteux », commenta Bill en prenant une voix chevrotante. Puis, s’appuyant sur le bras de Jane : « Aide-moi, ma petite fille chérie.\n– Allez ! Filez ! » conclut Di d’un ton ferme.\nJane hésita à s’imposer puis finit par capituler avec un léger haussement d’épaules. « Ne tarde pas trop, dit-elle à sa mère. Sinon, ton café sera froid.\n– Ed, prends-moi un double expresso et une part de gâteau au chocolat avec de la crème », dit Madeline.\nEn guise de réponse, Ed leva le pouce avant de précéder Jane et son père à l’intérieur du Blue Blues tandis que Madeline retirait ses chaussures.\nDi l’imita.\n« Votre mari a pris sa journée pour la rentrée de Chloe ? demanda-t-elle en se dirigeant vers la mer. Oh, mon Dieu, cette lumière ! » Elle se protégea les yeux du soleil avec la main malgré ses lunettes noires.\n« Il est journaliste pour le canard local. Il a des horaires flexibles et il écrit souvent de la maison.\n– Ça doit être chouette ! À moins que… ? Il n’est pas trop dans vos pattes ? » Di marchait d’un pas mal assuré dans le sable. « Parfois, j’envoie Bill faire une course totalement inutile au supermarché juste pour respirer un peu.\n– C’est une organisation qui nous convient bien. Quand je travaille au Pirriwee Peninsula Theatre, à savoir trois jours par semaine, Ed prend le relais pour aller chercher les enfants à l’école. On ne gagne pas des mille et des cents, mais on aime tous les deux ce qu’on fait, alors on n’a pas à se plaindre. »\nMon Dieu, pourquoi parlait-elle d’argent ? Comme si elle cherchait à justifier leurs choix de vie. (Pour être honnête, ils n’aimaient pas tant leur job que ça.) Était-ce à cause de ce sentiment de rivalité qui l’habitait parfois par rapport aux femmes carriéristes et ambitieuses comme Renata ? Ou simplement à cause de la facture d’électricité exorbitante qu’elle avait ouverte le matin même ? S’ils n’étaient pas riches, ils étaient loin de tirer le diable par la queue, et grâce à ses astucieuses techniques de shopping en ligne, Madeline n’avait même pas à sacrifier sa garde-robe.\n« Ah, oui, l’argent. On dit qu’il ne fait pas le bonheur, mais ça reste à prouver. » Di dégagea ses cheveux de devant ses yeux et regarda autour d’elle. « C’est très beau, ici. On n’est pas des adeptes de la plage, d’autant que personne n’a envie de voir ça en bikini ! » fit-elle en désignant son anatomie – parfaitement normale et comparable à celle de Madeline d’après ce qu’elle pouvait en voir – avec une grimace de dégoût.\n« Je ne vois vraiment pas d’où vous vient cette idée », répondit Madeline qui tolérait mal cette manie typiquement féminine de vouloir créer des liens autour de l’autodépréciation.\n« Mais je pense que ça va être bien pour Jane et Ziggy de vivre au bord de la mer, enfin, je suppose, et euh… vous savez, je voulais juste vous remercier, Madeline, du fond du cœur, d’avoir pris Jane sous votre aile, comme ça. » Elle retira ses lunettes de soleil. Elle portait un fard à paupières rose nacré qui ne seyait pas très bien à ses yeux bleu clair, mais Madeline trouva l’effort louable.\n« Oh, rien de plus normal. Ce n’est pas facile d’emménager dans un quartier où on ne connaît personne.\n– C’est vrai. Et Jane a déménagé si souvent ces dernières années. Depuis qu’elle a Ziggy, elle n’arrive pas à se fixer, à se constituer un cercle d’amis et… elle me tuerait si elle m’entendait mais, c’est juste que, je ne sais pas trop ce qui ne va pas chez elle. »\nElle s’interrompit et jeta un œil en direction du café, les lèvres pincées.\n« C’est difficile quand ils ne vous parlent plus, n’est-ce pas ? dit Madeline au bout d’un moment. J’ai une fille de quatorze ans. D’un premier mariage. » Un détail qu’elle se sentait toujours obligée d’ajouter même si ensuite, elle culpabilisait sans trop pouvoir se l’expliquer. C’était comme si elle faisait une distinction, comme si elle mettait Abigail dans une catégorie à part. « Je ne sais pas pourquoi j’ai été si ébranlée quand Abigail a arrêté de me raconter ses petites histoires. Tous les adolescents en font autant, non ? Mais c’était une petite fille tellement ouverte. Bien sûr, Jane n’est plus une ado. »\nDi se tourna avec enthousiasme vers Madeline, se croyant manifestement autorisée à parler librement. « Je sais ! Elle a vingt-quatre ans ! C’est une adulte ! Mais quand il s’agit des vôtres, c’est difficile de l’admettre. Son père trouve que je m’inquiète pour rien. C’est vrai que Jane s’en sort à merveille avec Ziggy, et elle subvient à ses propres besoins sans jamais nous demander un sou. Je lui glisse quelques billets en douce dans les poches parfois ! Comme un pickpocket, ou l’inverse plutôt ! Mais elle n’est plus la même. Quelque chose a changé sans que je puisse mettre le doigt dessus. Et cette immense tristesse qu’elle essaie de cacher… Je ne sais pas d’où ça vient. Dépression, drogue, trouble alimentaire ou autre. Elle est devenue si maigre. Elle qui avait des formes si voluptueuses.\n– Ah bon ! fit Madeline tout en songeant que si Jane souffrait d’un trouble alimentaire, sa mère en était sûrement responsable.\n– Pourquoi je vous dis ça ? Vous ne voudrez plus être son amie ! Elle ne se drogue pas ! Sur les dix principaux signes qui révèlent l’usage d’une drogue, elle n’en présente que trois. Bon allez, quatre. On ne peut pas se fier à ce qu’on lit sur le Net, de toute façon. »\nLes deux femmes rirent de concert.\n« Parfois, j’ai envie de lui passer la main devant les yeux et de lui dire : “Ohé ! Ohé ! Il y a quelqu’un là-dedans ?”\n– Je suis presque sûre qu’elle…\n– Elle n’a pas eu de petit ami depuis qu’elle s’est séparée de ce beau garçon, Zach. C’était avant la naissance de Ziggy. On l’aimait tous beaucoup, Zach, et Jane a été très affectée par cette rupture, vraiment très affectée, mais bon sang, c’était il y a quoi, six ans maintenant ? Elle a dû faire son deuil maintenant, non ? Il était beau, mais pas à ce point-là !\n– Je ne sais pas, répondit Madeline en se demandant si, hélas, son double expresso n’était pas en train de refroidir.\n– Et voilà qu’ensuite elle se retrouve enceinte, prétendant que Zach n’est pas le père. Bien sûr, on s’est toujours posé la question mais elle a été catégorique : Zach n’est pas le père. Elle l’a dit et redit. Elle a parlé d’un type, un coup d’un soir. Aucun moyen de le contacter. Bref, vous voyez le tableau. Elle n’avait pas terminé sa licence de droit, c’était loin d’être le moment idéal, mais rien n’arrive par hasard, vous ne croyez pas ?\n– Tout à fait, mentit Madeline.\n– Un médecin l’avait prévenue, des années plus tôt, qu’elle aurait beaucoup de mal à tomber enceinte naturellement, du coup, cette grossesse, c’était comme un don du ciel, et ensuite mon père adoré est mort, voilà pourquoi l’idée que peut-être son âme s’était réinc…\n– Maaaaa-man ! Madeline ! »\nDi sursauta puis se tourna en même temps que Madeline. Sur la promenade qui longeait le Blue Blues, Jane leur faisait de grands signes. « Le café est servi !\n– On arrive ! cria Madeline.\n– Je suis désolée, fit Di en rebroussant chemin. Je parle trop. Oubliez ce que je viens de vous dire, vous voulez bien ? C’est juste que lorsque j’ai vu que ce pauvre petit Ziggy n’était pas invité à cette fête, j’ai eu envie de pleurer. Je suis si émotive depuis quelque temps. Et on a dû se lever si tôt aujourd’hui que je me sens un peu hébétée. Je n’ai jamais été du genre à pleurer pour un rien. Au contraire. Mais je me suis ramollie avec l’âge. J’ai cinquante-huit ans. Mes amies vivent la même chose. On a déjeuné ensemble l’autre jour – on s’est connues quand les enfants sont entrés à la maternelle – et on discutait justement de cette manie qu’on a de pleurer pour un oui pour un non comme des gamines de quinze ans. »\nMadeline s’arrêta. « Di », fit-elle.\nCelle-ci sourit nerveusement comme quelqu’un qui s’attend à des remontrances. « Oui ?\n– Je garderai un œil sur Jane. Je vous le promets. »\n*\nGABRIELLE : Voyez, le fait que Madeline ait pour ainsi dire adopté Jane n’a pas aidé. Dans le rôle de la grande sœur protectrice, elle est devenue complètement folle. Elle aboyait comme un chien enragé sur quiconque osait critiquer Jane, même timidement.",
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