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  "text": "« Comment as-tu trouvé Jane ? » demanda Madeline à son mari ce soir-là tandis qu’elle appliquait son soin contour des yeux antirides anti-âge (juste une pointe – elle l’avait payé une fortune. À croire que ses études de commerce ne lui avaient rien appris. De l’espoir, bon sang ! Voilà ce qu’elle venait d’acheter !). « Ed, je te parle !\n– Minute, je me lave les dents. » Il se rinça la bouche et tapota sa brosse contre la vasque. Tap, tap, tap. Toujours trois petits coups précis, comme s’il enfonçait un clou. Un rituel qui pouvait déclencher l’hilarité de Madeline, surtout les soirs où elle avait bu du champagne.\n« J’avais l’impression d’avoir une gamine de douze ans en face de moi, finit-il par dire. Même Abigail fait plus âgée. Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’elle est, comme nous, parent d’élève. » Puis, pointant sa brosse à dents vers Madeline avec un sourire malicieux : « Mais ce sera notre arme secrète à la soirée quiz cette année ! Elle saura répondre à toutes les questions qu’on est trop vieux pour comprendre !\n– Je parie que je suis plus calée qu’elle en culture pop. Elle n’a pas l’air d’avoir grand-chose en commun avec les gens de son âge. Elle fait presque vieux jeu par certains côtés, comme si elle appartenait plutôt à la génération de ma mère. »\nMadeline examina son visage et laissa échapper un soupir en reposant son concentré d’espoir sur l’étagère.\n« Tu n’as pas dit qu’elle était tombée enceinte après un coup d’un soir ? Je n’appelle pas ça vieux jeu, moi.\n– Mais elle a fait avec. Elle a eu le bébé. Qui fait ça de nos jours ?\n– Pour être vraiment vieux jeu, il aurait fallu laisser le bébé sous le porche d’une église. Dans un panier en osier. Et puis, qu’est-ce que c’est que cette manie avec les chewing-gums ? Elle a mastiqué toute la sainte journée.\n– J’ai vu. On dirait qu’elle est complètement accro. »\nEd éteignit la lumière de la salle de bains puis chacun rejoignit son côté du lit pour allumer sa lampe de chevet et retirer le dessus-de-lit dans une mécanique parfaitement synchrone qui témoignait, selon l’humeur de Madeline, d’un mariage totalement harmonieux ou d’une routine affreusement étriquée dont il fallait s’extirper sur-le-champ : vendre la maison – adieu la banlieue ! – et filer sillonner l’Inde.\n« J’aimerais bien la relooker », dit Madeline d’un air songeur au moment où Ed retrouvait sa page dans son livre – il adorait les intrigues policières de Patricia Cornwell. « Sa façon de plaquer ses cheveux en arrière comme ça. Il lui faut du volume.\n– Du volume, murmura-t-il. Absolument. Elle manque de volume. C’est ce que je me disais d’ailleurs. » Il reprit sa lecture.\n« Et d’un petit ami.\n– Tu ferais bien de t’y atteler aussi.\n– J’aimerais bien relooker Celeste aussi. Je sais, ça peut sembler étrange, vu que, de toute façon, elle est magnifique.\n– Celeste ? Magnifique ? Je n’avais pas remarqué.\n– Très drôle. »\nMadeline prit son bouquin sans l’ouvrir. « À première vue, Jane et Celeste sont complètement différentes, mais j’ai l’impression que, quelque part, elles se ressemblent. Je ne sais pas trop en quoi. »\nEd posa son livre. « Je vais te dire, moi, en quoi elles se ressemblent.\n– Ah oui ?\n– Ce sont des femmes abîmées, l’une comme l’autre.\n– Abîmées ? Comment ça ?\n– Je ne sais pas, fit Ed. Mais je sais reconnaître une femme qui a trinqué. Avant, je ne sortais qu’avec des nanas détraquées. Je les repère à des kilomètres.\n– Alors j’étais abîmée, moi aussi ? C’est ça qui t’a plu ?\n– Non, répondit Ed en reprenant son livre. Pas toi.\n– Mais si, j’étais abîmée, d’abord ! protesta Madeline qui ne tenait pas à être un personnage lisse et épargné par la vie. J’avais le cœur brisé quand on s’est rencontrés.\n– Ce n’est pas la même chose. Tu étais triste et blessée. Tu avais peut-être le cœur brisé, mais toi, tu ne l’étais pas. Maintenant stop, parce que tu essaies de m’emmener sur un terrain où je ne souhaite pas aller.\n– Mmmm, fit Madeline. En tout cas, si Jane a trinqué, comme tu dis, je ne vois pas en quoi c’est le cas de Celeste. Elle est belle, riche, heureuse en ménage et elle n’a pas d’ex-mari pour lui voler sa fille.\n– Il n’essaie pas de te voler ta fille, répondit Ed, les yeux rivés sur son roman. Abigail est en pleine adolescence, ne va pas chercher plus loin. À quatorze ans, on est tous dingo, et tu le sais très bien. »\nMadeline ouvrit son livre.\nElle repensa à Jane et Ziggy qu’elle avait regardés partir main dans la main cet après-midi. Ce petit garçon qui racontait une histoire avec force gestes tandis que sa mère, la tête inclinée, l’écoutait tout en ouvrant la voiture à distance. Et ces mots, que Madeline avait entendus : « Je sais ! Et si on allait manger dans ce restaurant où ils servent ces tacos fabuleux ? »\nCette scène avait fait remonter une foule de souvenirs du temps où elle était mère célibataire. Pendant cinq ans, elle avait vécu seule avec Abigail dans un petit trois-pièces au-dessus d’un restaurant italien à se nourrir principalement de pâtes livrées à domicile avec du pain à l’ail gratuit. (Madeline avait pas mal forci – plus sept kilos.) Les filles Mackenzie de l’appartement 9. Voilà comment on les appelait. Car toutes deux avaient pris le nom de jeune fille de Madeline (qui avait refusé d’en changer de nouveau quand elle avait épousé Ed ; cela aurait été ridicule). Abigail ne pouvait décemment pas garder le patronyme de son père quand celui-ci avait décidé de fêter Noël sur une plage de Bali en compagnie d’une vulgaire coiffeuse. Coiffeuse qui, soit dit en passant, n’avait même pas de beaux cheveux. Si, si, elle avait des racines et des fourches.\n« J’ai toujours cru que Nathan paierait pour nous avoir abandonnées. Qu’Abigail ne l’aimerait pas comme elle m’aime. Je n’arrêtais pas de me le répéter. Sa fille ne voudra pas qu’il la conduise à l’autel. Il paiera. Mais tu sais quoi ? Il ne paie pas pour ses péchés. Aujourd’hui, il a Bonnie, qui est plus gentille, plus jeune et plus jolie que moi, une autre petite fille qui sait déjà écrire l’alphabet tout entier, et maintenant, Abigail. Il s’en est sorti en toute impunité. Sans le moindre regret. »\nÀ son grand étonnement, sa voix se brisa. Elle croyait être en colère, tout simplement, mais à présent, elle savait qu’elle était blessée. Abigail l’avait déjà contrariée, énervée, rendue furieuse. Mais jamais encore elle ne l’avait blessée.\n« C’est moi qu’elle devrait préférer », dit-elle d’une voix puérile, et elle essaya de rire, parce que bien sûr, elle plaisantait, mais en réalité, elle était on ne peut plus sérieuse. « Je croyais qu’elle me préférait. »\nEd se débarrassa de son roman et la prit dans ses bras. « Tu veux que je le tue, ce salaud ? Je le liquide et je fais porter le chapeau à Bonnie ?\n– Oui, s’il te plaît, fit Madeline en se blottissant contre lui. Ce serait tellement chou. »\n*\nINSPECTEUR ADRIAN QUINLAN : À ce stade, nous n’avons procédé à aucune arrestation mais ce que je peux vous dire, c’est que nous sommes convaincus d’avoir déjà interrogé la ou les personnes impliquées.\nSTU : Je crois que personne n’a la moindre idée de qui a fait quoi. Pas même la police.",
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