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  "text": "Celeste aperçut Madeline à la seconde où elle poussait la porte du Blue Blues. À ses côtés, une jeune fille petite et mince portant une jupe en jean bleue et un tee-shirt à encolure en V blanc très simple. Une inconnue. Celeste en éprouva aussitôt une immense déception. « Rien que toi et moi », avait dit Madeline.\nCeleste révisa ses attentes – la matinée ne tiendrait pas ses promesses – et respira à fond. Depuis quelque temps, elle avait remarqué que lorsqu’elle se retrouvait dans un groupe, bizarrement, elle ne savait plus très bien comment se comporter. Elle s’interrogeait en permanence : je n’ai pas ri trop fort, là ? Mince, j’aurais dû rire, là, non ? Je ne viens pas de me répéter ?\nAllez savoir pourquoi, quand elle se trouvait en tête à tête avec Madeline, ça allait. Elle parvenait à rester elle-même. Elles se connaissaient depuis si longtemps.\nIl lui fallait peut-être un bon tonique. C’était ce que sa grand-mère lui aurait dit. Mais c’était quoi, un tonique, d’abord ?\nElle se faufila entre les tables pour rejoindre Madeline et l’inconnue qui, en grande conversation, ne l’avaient pas encore vue. Cette fille semblait beaucoup trop jeune pour avoir un enfant en âge d’aller à l’école. Probablement une nounou, ou une au pair. Oui, une au pair. Venue d’Europe peut-être ? Avec un anglais médiocre ? Ce qui expliquerait sa façon de se tenir, un peu raide et empruntée, comme s’il fallait qu’elle se concentre. À moins bien sûr qu’elle n’ait aucun lien avec l’école. Madeline naviguait aisément d’un cercle social à un autre – tous se recoupaient, à vrai dire –, se faisant au passage des amis indéfectibles et des ennemis non moins durables, probablement plus nombreux d’ailleurs. Elle s’épanouissait dans le conflit et adorait crier au scandale.\nLorsqu’elle aperçut Celeste, son visage s’illumina. Quel plaisir, de la voir se métamorphoser quand elle vous découvrait, comme si rien ne pouvait lui faire plus plaisir que votre présence !\n« Coucou, reine du jour ! » s’écria Celeste.\nLa compagne de Madeline se retourna. Elle était coiffée façon guerrière ou policière, ses cheveux châtains tellement tirés vers l’arrière qu’on avait mal pour elle.\n« Madeline, qu’est-ce qui t’est arrivé ? » demanda Celeste en voyant sa jambe sur la chaise. Elle adressa un sourire poli à la jeune fille qui sursauta, comme si Celeste l’avait regardée d’un air dédaigneux. (Oh, mon Dieu, elle avait souri au moins ?)\n« Je te présente Jane. Elle m’a ramassée au bord de la route alors que je venais de me tordre la cheville en essayant d’éviter une mort certaine à une bande de jeunes inconscients. Jane, voici Celeste.\n– Salut », fit Jane.\nCeleste vit quelque chose de brut, de cru, dans son visage, comme si on l’avait frotté trop fort. Elle mâchait du chewing-gum très discrètement, remuant à peine la bouche.\n« Le fils de Jane rentre à la maternelle, précisa Madeline. Elle débarque, comme toi. Il est donc de ma responsabilité de vous dire tout ce qu’il y a à savoir sur les intrigues qui font rage à Pirriwee Public. Les filles, autant que vous le sachiez, c’est un champ de mines.\n– Les intrigues ? » Jane fronça les sourcils et resserra sa queue-de-cheval. « Hors de question que je m’en mêle.\n– Pareil pour moi », renchérit Celeste.\nJane se souviendrait longtemps de l’imprudence avec laquelle elle avait tenté le sort ce jour-là. « Hors de question que je m’en mêle. » Le type là-haut l’avait entendue, et son attitude ne lui avait pas plu. Beaucoup trop présomptueuse. « On en reparlera, ma p’tite dame ! Ah ah ah ! »\nCeleste offrit à Madeline un service de flûtes à champagne en cristal Waterford.\n« Bonté divine ! J’adore ces flûtes. Elles sont absolument magnifiques. » Madeline en sortit une de la boîte très délicatement et la porta à la lumière, admirant les rangées de minuscules lunes qui composaient son motif élaboré. « Elles ont dû te coûter une petite fortune. »\nElle faillit ajouter : « Je bénis le ciel que tu sois si riche, ma belle », mais se ravisa à temps. En tête à tête avec Celeste, elle ne se serait pas gênée, mais la présence de Jane, qui ne devait pas rouler sur l’or, lui avait dicté de se taire. Sans compter qu’en société, c’était mal élevé de parler d’argent. (Je suis au courant, se défendit-elle in petto, comme si son mari venait de la sermoner. Ed lui rappelait systématiquement les règles de bienséance qu’elle ne cessait d’outrepasser.)\nPourquoi les gens s’évertuaient-ils à prendre de telles précautions dès qu’il s’agissait de l’argent de Celeste ? À croire que la richesse était une maladie honteuse. La beauté de son amie suscitait des réactions comparables. Les inconnus lui jetaient les mêmes coups d’œil furtifs qu’aux estropiés, et si Madeline se risquait à évoquer son physique, Celeste manifestait une forme de honte. « Chut », faisait-elle en regardant autour d’elle de crainte qu’on l’ait entendue. Tout le monde rêvait d’être riche et beau, mais ceux qui l’étaient réellement se devaient de faire comme s’ils n’avaient rien de plus que les autres. Quel drôle de monde que le nôtre !\n« Donc, les intrigues de Pirriwee », dit Madeline en replaçant soigneusement le verre dans la boîte. « Commençons par le haut de la pyramide : le gang des serre-tête.\n– Le gang des serre-tête, répéta Celeste en plissant les yeux, comme pour mieux se préparer à une interrogation écrite.\n– Ce sont elles qui dirigent l’école. Si vous voulez faire partie de la fédération des parents d’élèves, il faut porter un serre-tête, expliqua Madeline en illustrant ses propos d’un geste de la main. Impossible d’y couper. »\nJane émit un petit gloussement sec, pour le plus grand plaisir de Madeline.\n« Mais ces femmes, elles sont sympathiques ou faut-il les éviter ? s’inquiéta Celeste.\n– Eh bien, elles sont pleines de bonnes intentions. De très bonnes intentions. Elles se comportent comme, euh… comment elles se comportent ? Comme des préfètes. Elles prennent leur rôle de parents d’élèves vraiment au sérieux. Comme si c’était leur religion. Ce sont des fondamentalistes.\n– Il y en a dès la maternelle ? demanda Jane.\n– Attendez que je réfléchisse… oh, oui, Harper. La serre-tête par excellence. Elle est déléguée de parents, et sa gamine, en plus d’être surdouée, est allergique aux fruits secs. Tout à fait dans l’air du temps, en somme. Quelle veinarde !\n– Tu exagères, Madeline, dit Celeste. Il n’y a rien de réjouissant à avoir un gamin allergique.\n– Je sais », admit Madeline, consciente que dans son empressement à faire rire Jane, elle fanfaronnait. « Je plaisante. Voyons, qui d’autre ? Il y a Carol Quigley. Une obsédée de la propreté. Elle a toujours un détergent en spray à la main.\n– N’importe quoi ! dit Celeste.\n– Je t’assure !\n– Et les papas, dans tout ça ? » demanda Jane sans croiser le regard de Madeline.\nPeut-être espérait-elle rencontrer un père célibataire ? Elle glissa un autre chewing-gum dans sa bouche comme s’il s’agissait d’un comprimé d’ecstasy. Une mâcheuse de gomme compulsive. Discrète mais compulsive.\n« Mon petit doigt m’a dit que cette année, on a au moins un papa qui ne travaille pas. Sa femme a un très gros poste. Jackie quelque chose. Elle dirige une banque, je crois.\n– Tu parles de Jackie Montgomery ? fit Celeste.\n– C’est ça.\n– Mon Dieu, murmura-t-elle.\n– Nous ne la verrons probablement jamais. C’est compliqué pour les mères qui bossent à temps plein. Qui d’autre est dans ce cas ? Oh. Renata. Elle est dans la finance – dans les stock-options ou, je ne sais pas, courtière ? Ça existe, comme métier ? Ou peut-être analyste. Oui, c’est ça, il me semble. Elle analyse des trucs. Chaque fois que je lui demande de m’expliquer ce qu’elle fait, j’oublie d’écouter. Ses enfants sont aussi des génies. Évidemment.\n– Alors, Renata est une serre-tête ? demanda Jane.\n– Non, non. Sa carrière passe avant tout. Elle a une nounou à demeure. Je crois qu’elle vient d’en changer. Directement importée de France. Renata adore tout ce qui vient d’Europe. Elle n’a pas une minute à consacrer à l’école. Chaque fois que je lui parle, elle sort juste d’un conseil d’administration, ou elle s’y prépare. Sérieusement, ils se réunissent tous les combien ?\n– À vrai dire, ça dépend de…, commença Celeste.\n– C’était une question rhétorique ! interrompit Madeline. Ce que je veux dire, c’est qu’il ne se passe pas cinq minutes sans qu’elle nous parle de ses conseils d’administration, comme il ne se passe pas cinq minutes sans que Thea Cunningham nous parle de ses quatre gamins. L’un d’entre eux est à la maternelle, à propos. Quatre gamins ! Elle n’en revient toujours pas elle-même. Vous me trouvez peau de vache ?\n– Oui, confirma Celeste.\n– Désolée, dit Madeline qui se sentait un peu coupable. J’essayais de vous divertir. On mettra ça sur le dos de ma douleur à la cheville. Plus sérieusement, c’est une chouette école, pleine de gens on ne peut plus charmants et nous allons tous passer de très bons moments et nous faire de très bons amis. »\nRéprimant son envie de rire, Jane mâchonna son chewing-gum et avala une gorgée de café.\n« Mais, quand vous parlez d’enfants “surdoués”, vous voulez dire qu’ils sont testés ? demanda-t-elle.\n– Affirmatif. Il y a tout un processus de repérage. Et ils bénéficient de programmes spécifiques et de certaines “opportunités”. On les laisse dans leur classe mais on leur donne des tâches plus complexes, j’imagine, et parfois, on les sépare des autres pour les confier à un instituteur spécialisé. Bon, ça paraît évident, personne n’a envie que son gamin s’ennuie en classe, le temps que tout le monde soit au même niveau. Je le comprends très bien. C’est juste que ça me… enfin, par exemple, l’année dernière, j’ai eu un petit conflit, façon de parler, avec Renata.\n– Madeline adoooore les conflits, précisa Celeste en regardant Jane.\n– Par je ne sais quel miracle, Renata a trouvé le temps, entre deux conseils d’administration, de demander à la maîtresse d’organiser une petite sortie pour les enfants surdoués. C’était pour voir une pièce de théâtre. Allez quoi, on sait tous qu’il n’y a pas besoin d’être surdoué pour apprécier une pièce de théâtre. Je suis directrice marketing au Pirriwee Peninsula Theatre. C’est comme ça que j’ai eu vent de cette histoire.\n– Inutile de préciser que Madeline a eu le dessus, intervint Celeste.\n– Évidemment, j’ai eu le dessus ! J’ai obtenu un tarif de groupe très intéressant pour tous les enfants, le champagne à moitié prix à l’entracte pour les adultes et nous nous sommes follement amusés.\n– Oh ! En parlant de champagne ! dit Celeste. J’ai failli oublier ! Est-ce que je… » Elle fouilla dans son énorme panier avec la nervosité qui la caractérisait puis en sortit une bouteille de Bollinger. « Oui, la voilà ! Impossible d’offrir des coupes à champagne sans le breuvage qui va avec !\n– Ouvrons-la ! s’exclama Madeline, prise d’une envie soudaine de bulles.\n– Non, non, protesta Celeste. Tu es folle ? Il est trop tôt. On doit récupérer les enfants dans deux heures. En plus, il n’est pas frappé.\n– Un petit déjeuner arrosé au champagne ! Tout est question d’accompagnement ! On boira aussi du jus d’orange. Un demi-verre de chaque ! On a un peu plus de deux heures. Jane ? Ça te tente ? On peut se tutoyer, n’est-ce pas ?\n– On se tutoie autant que tu veux, mais pour le champagne, juste une gorgée ! Je ne tiens pas l’alcool.\n– Ça ne m’étonne pas, tu dois peser dans les dix kilos, dit Madeline. Je sens qu’on va bien s’entendre. Surtout si tu bois peu. Ça en fera plus pour moi !\n– Madeline, dit Celeste, garde-la pour plus tard.\n– Mais c’est mon anniversaire, répondit Madeline d’un air tristounet. En plus, je me suis fait mal. »\nCeleste leva les yeux au ciel. « Donne-moi une flûte. »\n*\nTHEA : Quand elle a récupéré Ziggy à l’école, Jane était pompette. Ça en dit long sur le personnage, quand même, non ? Une jeune mère célibataire qui boit de bon matin et mâche du chewing-gum en permanence. Elle ne m’a pas fait bonne impression. C’est tout ce que je dis.\nBONNIE : Pour l’amour du ciel, personne n’était ivre ! Elles avaient bu une coupe de champagne au Blue Blues pour les quarante ans de Madeline. Elles riaient un peu bêtement, voilà tout ! Enfin, d’après ce qu’on m’en a dit, parce que ce jour-là, mon mari et moi étions en retraite spirituelle avec les enfants à Byron Bay. Ça a été une expérience incroyable. Vous voulez l’adresse de leur site ?\nHARPER : Madeline, Celeste et Jane formaient un trio soudé. On l’a compris dès le premier jour. Elles sont arrivées bras dessus, bras dessous comme des gamines de douze ans. Renata et moi n’avons pas été invitées à leur petite fête – je précise qu’avec Madeline, on se connaît depuis que nos grands ont fait leur maternelle ensemble –, mais comme je l’ai dit à Renata le soir où nous nous sommes offert un menu gastronomique absolument divin chez Remy’s – avant que tout le monde ne découvre ce lieu, soit dit en passant –, je m’en moquais totalement.\nSAMANTHA : Moi, je travaillais. C’est Stu qui a emmené Lily à la matinée d’accueil. Quand il m’a parlé d’un groupe de mères qui avaient bu du champagne au petit déjeuner, je lui ai dit : « Super. Comment elles s’appellent ? C’est le genre de filles que j’adore. »\nJONATHAN : Tout ça m’a complètement échappé. Je parlais cricket avec Stu.\nMELISSA : Bon, je ne vous ai rien dit, hein, mais apparemment, Madeline Mackenzie avait tellement bu ce matin-là qu’elle est tombée par terre et s’est foulé la cheville.\nGRAEME : Je pense que vous faites fausse route. Boire du champagne au petit déjeuner n’était certes pas très judicieux, mais de là à causer un meurtre ou une altercation…\n*\nIl n’y a pas de mal à boire du champagne, quelles que soient les circonstances. Un mantra que Madeline s’était toujours plu à répéter.\nMais par la suite, Madeline se demanda si cette fois-là, ça n’avait pas été une erreur. Non pas parce qu’elles étaient ivres. Ce n’était pas le cas. Mais parce qu’au moment où elles avaient fait leur apparition dans la cour en riant (Madeline, qui ne voulait pas rater la sortie de classe de Chloe, était entrée à cloche-pied en s’appuyant sur ses copines), toutes trois avaient laissé dans leur sillage un parfum de fête.\nEt les gens détestent rater une fête.",
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