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  "text": "Quarante ans. Aujourd’hui, Madeline Martha Mackenzie fêtait ses quarante ans.\n« J’ai quarante ans », dit-elle tout haut tandis qu’elle conduisait. Elle prononça les deux derniers mots comme au ralenti. « Quaaaraaante aaans. »\nElle croisa le regard de sa fille dans le rétroviseur. Tout sourire, Chloe imita sa mère. « J’ai cinq ans. Ciiinq aaans.\n– Quarante ans ! » répéta Madeline comme une chanteuse d’opéra qui fait ses vocalises. « La la la la la la la !\n– Cinq ans ! » reprit Chloe sur les mêmes notes.\nMadeline essaya une version rap, en battant la mesure sur le volant. « J’ai quarante ans, yo, quarante…\n– Ça suffit maintenant, maman, interrompit Chloe avec fermeté.\n– Pardon. »\nMadeline emmenait Chloe à la matinée d’accueil – « Mettons-nous gentiment en condition ! » – organisée par l’école maternelle. Non que Chloe ait le moindre besoin de se préparer à sa première rentrée scolaire au mois de janvier suivant. Elle était déjà fin prête pour intégrer Pirrewee Public. Le matin même, c’était elle qui avait pris son frère sous son aile au moment de le laisser dans sa classe. « Fred, tu as oublié de déposer ton cartable dans le grand panier ! Oui. Là. C’est bien. » Le garçonnet, de deux ans son aîné, semblait souvent moins mature.\nFred s’était exécuté avant de se ruer sur Jackson pour l’étrangler par-derrière. Madeline avait fait mine de ne pas voir son geste, probablement mérité. La mère de Jackson, Renata, n’avait rien vu non plus, trop occupée à se plaindre avec Harper du stress incroyable lié à l’éducation de leurs petites dernières, toutes deux surdouées. Chaque semaine, Renata et Harper fréquentaient le même groupe d’entraide destiné aux parents d’enfants « à haut potentiel ». Madeline les imaginait sans peine, installés en cercle, se tordant les mains d’angoisse, le cœur secrètement gonflé d’orgueil.\nPendant que Chloe passerait la matinée à mener ses camarades à la baguette (son don à elle, c’était l’autoritarisme – un jour, elle dirigerait une grande entreprise), Madeline retrouverait Celeste autour d’un café et d’une pâtisserie. Les jumeaux de son amie, qui feraient également leur première rentrée l’année suivante, passeraient quant à eux leur temps à se déchaîner. (Leur don à eux : se faire entendre. Cinq minutes en leur compagnie suffisaient à lui donner la migraine.) Les cadeaux d’anniversaire de Celeste étaient toujours exquis et hors de prix. Madeline s’en réjouissait d’avance. Elle confierait ensuite Chloe à sa belle-mère pour déjeuner avec quelques amies avant de filer récupérer les enfants à l’école toutes ensemble. Il faisait un temps radieux. Elle portait ses nouvelles chaussures à talons aiguilles, une splendide paire de Dolce & Gabanna achetée sur le Net à moins trente pour cent. La journée promettait d’être absolument fabuleuse.\n« Que la fête commence ! » avait dit Ed, son mari, en lui apportant le café au lit ce matin. Madeline était connue pour adorer les anniversaires et les festivités en tous genres. Pourvu qu’on sable le champagne.\nQuand même. Quarante ans.\nSur le trajet familier de l’école, elle songeait à ce cap, formidable. Quarante ans. Elle n’avait pas oublié l’effet qu’un tel âge lui faisait vingt-cinq ans plus tôt. Terne. Échoué au milieu de l’existence. Rien n’aurait plus vraiment d’importance à quarante ans. Terminé, les vraies émotions, car à quarante ans, on serait bien à l’abri, anesthésié par sa « vieillitude ».\n« Une femme de quarante ans retrouvée morte. » Oh, mon Dieu.\n« Une femme de vingt ans retrouvée morte. » Quelle tragédie ! Quel malheur ! Trouvez l’assassin !\nLorsqu’elle apprenait aux informations le décès d’une femme de son âge, il fallait un moment à Madeline pour réaliser. Mais, attendez une minute, ça pourrait être moi ! Quel chagrin ! Si j’étais morte, un tas de gens seraient tristes. Dévastés, même. Et toc ! Voyez, rien ne sert d’être obsédé par l’âge. J’ai peut-être quarante ans, mais il y a des gens qui m’aiment.\nD’un autre côté, n’était-il pas parfaitement naturel d’être plus attristé par la mort d’une toute jeune femme que par celle d’une quadra qui a profité de la vie deux fois plus longtemps ? Voilà pourquoi, face à un tireur fou, Madeline se sentirait obligée de se jeter devant une fille à qui il reste tout à vivre. Prendre une balle au nom de la jeunesse. Ce ne serait que justice.\nEnfin… elle le ferait si elle pouvait s’assurer qu’il s’agissait d’une chouette gamine. Pas d’une môme insupportable comme celle qui conduisait la petite Mitsubishi bleue juste devant. En dépit du macaron « jeune conducteur » collé de travers sur sa lunette arrière, Mademoiselle ne prenait même pas la peine de se faire discrète pour utiliser son téléphone portable au volant. Elle était probablement en train d’écrire un texto ou d’actualiser son statut Facebook.\nVoyez ! Elle n’aurait même pas remarqué le tueur fou ! Ni le sacrifice de Madeline, tout hypnotisée par son écran qu’elle était ! C’était rageant.\nDans la voiture, un groupe d’adolescents se serraient les uns contre les autres. Ils n’étaient pas moins de trois sur la banquette arrière, à secouer la tête et à faire de grands gestes. L’un d’eux agitait, euh… son pied ? C’était bien un pied, qu’elle venait de voir ? Mon Dieu. Un drame. Voilà ce qui se préparait. Ils devaient se concentrer, et vite ! Pas plus tard que la semaine précédente, tandis qu’elle buvait un petit café après son cours de cardio-training, Madeline avait lu un article dans le journal sur le nombre de jeunes qui se tuaient au volant parce qu’ils envoyaient des textos. Je suis en route ! J’arrive dans deux minutes ! Leurs derniers mots, stupides, souvent mal orthographiés. Madeline n’avait pu retenir ses larmes devant le portrait d’une mère accablée de douleur, qui montrait bêtement le téléphone de sa fille au photographe en guise d’avertissement aux lecteurs.\n« Bande de petits crétins », dit-elle tout haut en voyant la voiture dévier dangereusement vers la file d’à côté.\n« De qui tu parles ? demanda Chloe.\n– De la fille qui conduit la voiture de devant. Elle se sert de son téléphone.\n– Comme toi quand on est en retard et que tu veux prévenir papa.\n– Ce n’est arrivé qu’une seule fois ! protesta Madeline. J’ai été très prudente et très rapide. Et j’ai quarante ans !\n– Aujourd’hui, oui ! Tu as quarante ans aujourd’hui.\n– En effet ! Et moi, j’ai passé un coup de fil. Je n’ai pas envoyé un texto ! On ne peut pas regarder la route quand on écrit un message. C’est interdit par la loi, c’est mal, et je veux que tu me promettes de ne jamais, jamais le faire quand tu seras en âge de conduire. »\nSa voix se mit à trembler à l’idée que Chloe serait un jour une adolescente, et au volant d’une voiture.\n« Mais un rapide coup de fil, ça, on a le droit, fit Chloe, histoire de vérifier.\n– Non ! C’est interdit aussi.\n– Ça veut dire que tu es une criminelle, dit-elle d’un air satisfait. Comme un cambrioleur. »\nChloe avait depuis peu développé une fascination pour les cambrioleurs. Plus tard, elle fréquenterait des voyous. Cela ne faisait aucun doute. Des voyous à moto.\n« Essaie de t’en tenir aux gentils garçons, Chloe ! lâcha Madeline au bout d’un moment. Aux garçons comme papa. Les voyous ne t’apportent jamais le café au lit, tu peux me croire.\n– Qu’est-ce que c’est que ces sornettes, encore ? » soupira Chloe avec lassitude. Elle avait emprunté la formule à son père, dont elle imitait le ton à la perfection. La première fois qu’elle s’y était essayée, ils avaient éclaté de rire. Grave erreur. Depuis, elle usait de la plaisanterie sans en abuser – et toujours fort à propos – de sorte qu’ils ne pouvaient pas s’empêcher de s’esclaffer.\nCette fois, Madeline parvint à garder son sérieux. En ce moment, Chloe oscillait entre l’adorable petit chou et la véritable peste dans un numéro d’équilibriste que lui avait probablement inspiré sa mère.\nLa petite Mitsubishi bleue s’arrêta à un feu rouge. La jeune fille regardait toujours son téléphone portable. Madeline abattit son poing sur le klaxon. La conductrice jeta un œil dans son rétroviseur tandis que ses passagers se retournaient pour voir de quoi il était question.\n« Posez votre téléphone ! » s’écria Madeline en faisant mine d’écrire un message dans la paume de sa main. « C’est interdit ! Et dangereux ! »\nLa jeune fille lui fit un doigt d’honneur.\n« Je vois ! » Madeline tira sur le frein à main et actionna ses feux de détresse.\n« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Chloe tandis que sa mère sortait de la voiture. « Maman ! appela-t-elle, prise de panique. On doit aller à la journée d’accueil ! On va être en retard ! Oh, calamité ! »\n« Oh, calamité » était une réplique tirée d’un livre pour enfants que Fred adorait quand il était petit. Toute la famille – jusqu’aux parents de Madeline – l’avait reprise à son compte. Et même plusieurs amis. Une formule hautement contagieuse, en somme.\n« Ça va, dit Madeline. J’en ai pour deux secondes. Ces jeunes gens sont en danger. »\nPerchée sur ses nouveaux talons aiguilles, elle s’avança d’un air digne vers la voiture bleue et tambourina à la vitre, laquelle commença à descendre.\nLa silhouette que Madeline distinguait mal jusque-là prit la forme d’une gamine en chair et en os : visage pâle, anneau de nez brillant, petits paquets de mascara sur les cils.\nElle regarda Madeline d’un air mi-agressif, mi-apeuré. « C’est quoi, votre problème ? fit-elle, son téléphone à la main, comme si de rien n’était.\n– Lâchez ce téléphone ! Vous pourriez vous tuer, vous et vos amis ! » dit Madeline sur le ton qu’elle employait lorsque Chloe dépassait les bornes. Elle prit l’appareil et le lança à la jeune fille assise bouche bée côté passager. « Compris ? Vous arrêtez, un point c’est tout. »\nTandis qu’elle retournait à sa voiture, elle les entendit éclater de rire. Peu importait. Elle se sentait galvanisée. Une voiture s’arrêta derrière la sienne. Madeline s’excusa d’un geste de la main et pressa le pas, histoire d’être prête à démarrer au moment où le feu passerait au vert.\nSa cheville se déroba. Madeline tomba lourdement sur le côté. Oh, calamité.\nC’est très certainement à ce moment précis que tout commença.\nUne cheville qui se dérobe bêtement.",
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