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  "text": "Le reste de la journée se passe sans moi. Nous allons au marché, nous déjeunons chez les parents de mon mari, les enfants font le tour du lac à vélo, nous buvons un café en rentrant de la balade, je croque dans un morceau de chocolat à la framboise, je recouds un bouton de chemise de mon mari, nous dînons, nous jouons à un jeu de société tous les quatre. Mais je fais et dis n’importe quoi. Je choisis des fruits et des légumes au hasard. Je me trompe de sortie au rond-point au moment d’aller chez mes beaux-parents. Je manque de me faire renverser par une voiture car je regarde du mauvais côté de la route en arrivant au lac. J’oublie de boire mon café qui finit par refroidir sur le comptoir de la cuisine. Je me mords la langue si fort en croquant dans ce bout de chocolat que son goût se mêle à celui de mon sang dans ma bouche. Je me pique plusieurs fois avec l’aiguille pour voir si je suis encore capable de ressentir quelque chose. Je fais exprès de me brûler en préparant le repas. Je ne sais jamais quand c’est à mon tour de jouer.\nMais je souris. J’explique à mon mari que je suis fatiguée, et c’est vrai. Je suis exténuée. La pression, mes doutes, mon attente : tout est redescendu d’un coup. Ne reste plus que la fatigue, immense.\nLes enfants sont enfin couchés. Mon mari est resté un peu plus longtemps dans leurs chambres que les autres soirs. Est-ce qu’il leur a glissé quelques mots pour les préparer au changement qui est sur le point de survenir dans notre famille ? Est-ce qu’il leur a lu un livre pour enfants qui parle de séparation, de parents qui divorcent mais qui continuent à aimer leurs deux enfants très fort ? Ou est-ce qu’il leur a parlé de l’histoire de France comme quand ils étaient petits ? Est-ce qu’il leur a raconté le moment où Napoléon abandonne Joséphine pour une femme plus jeune ?\nJ’entends l’eau couler et je respire à peine, assise sur le lit en l’attendant. Je mets la main devant mon nez pour vérifier que je respire toujours. Je ne suis même plus sûre de savoir comment faire. Je ne suis plus sûre de savoir comment extraire l’oxygène de l’air en inspirant, ni de savoir comment relâcher le dioxyde de carbone en expirant.\nMon mari sort de la douche. Je sors de mon apnée. Il porte le t-shirt délavé qui lui sert de pyjama depuis des années et son caleçon à motifs marins. Quelle ironie. Mon mari va mettre fin à notre mariage avec pour uniques vêtements un t-shirt de son équipe de rugby préférée et un ridicule caleçon à poissons.\nJe ne pensais pas qu’il serait cruel au point de mettre fin à quinze ans de vie commune dans notre chambre à coucher, un dimanche soir comme les autres. Je ne pensais pas qu’il pourrait me manquer de respect au point de me quitter sans porter de pantalon. Mais je réfléchis un instant : aurait-il pu le faire ailleurs ? Il n’allait tout de même pas m’inviter à dîner en ville pour demander le divorce, ni parler de séparation entre deux parties de tennis. Il n’allait pas non plus enfiler un costume pour me dire qu’il avait rencontré quelqu’un.\nMon mari s’assoit à côté de moi. Il attrape mes deux mains qu’il entoure des siennes pour former une petite boule solide et compacte (je trouve le geste solennel et cette gravité me console un peu).\nNous sommes au bord du lit. C’est à cet endroit que l’on s’installe chaque fois que l’on doit parler sérieusement. Mais je sais maintenant que nous n’aurons plus jamais ces conversations du soir – ces conseils exécutifs improvisés où nous statuons sur la marche à suivre concernant l’avance que mon éditeur me doit toujours ou sur l’achat d’une console de jeu pour notre fils. Cette conversation du bord de lit est la dernière ; mais comme j’en suis consciente, elle aura la beauté rare des dernières fois que l’on remarque.\nJ’ai envie de lui couper la parole. Lui dire que je sais, que je suis prête, que j’attends ce moment depuis longtemps. Mais je n’arrive pas à faire sortir le moindre son de ma bouche.\nPendant ce temps, mon mari réfléchit. Il prend son temps pour choisir ses mots. Dans la vie de tous les jours, il parle plutôt tête la première, sans réfléchir. Mais quand il a quelque chose d’important à dire, il prend toujours son élan. C’est précisément ce qu’il fait maintenant. Il se concentre, recule légèrement, évalue les distances, réunit l’énergie nécessaire, et finalement se lance :\n– Il y a quelque chose dont je voulais te parler. Je ne sais pas comment l’aborder, ça fait déjà un moment que j’y pense, tu as peut-être remarqué. On a tous les deux eu quarante ans cette année, les enfants ont grandi… Ils ont grandi si vite. Alors je me disais que c’était le moment ou jamais. Qu’est-ce que tu dirais d’agrandir notre famille ? Un troisième enfant, qu’est-ce que tu en dis ?\nJe m’entends lui répondre oui et je me vois l’embrasser. Je suis folle de joie. Mon mari m’aime.\nIl faut que j’arrête de fouiller dans ses affaires, de l’enregistrer, de le punir. Je me blottis contre lui, ivre de bonheur face à l’ultime preuve d’amour qu’il vient de me donner, et certaine des bonnes résolutions que je pourrai mettre en place dès demain matin. Le lundi est fait pour ça.\nJe ferme les yeux, bercée par la respiration océanique de mon mari, quand mes cuisses se mettent à me piquer. J’ignore le signal, j’enfouis mon visage dans l’oreiller, j’enroule la couette entre mes jambes et refuse de me gratter. Mais les démangeaisons s’étendent peu à peu à ma tête, à mes bras, à mon ventre.",
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