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  "text": "Pourquoi me quitter cette année ? Pourquoi me quitter au printemps ? Pourquoi me quitter aujourd’hui ? Le dimanche est en tout cas un choix stratégique, car c’est indiscutablement une journée blanche. Si d’autres jours de la semaine suscitent la polémique lorsqu’il s’agit de leur attribuer une couleur, le dimanche montre unanimement la sienne. Évidemment, c’est le blanc du sacré. C’est aussi une promesse universelle de paix : mon mari s’assure ainsi que notre séparation sera pacifique. Et puis il a mis de la musique brésilienne, c’est ce qu’il écoute quand il est calme et serein. Cela signifie qu’il n’est pas torturé par sa décision – il est sûr de lui et il ne reviendra pas dessus. Tout va bien se passer.\nMais le blanc du dimanche n’est pas aussi simple qu’il en a l’air. L’optique nous apprend que le blanc est le résultat du mélange de toutes les couleurs (et non l’absence de couleurs, comme je le pensais). Ce n’est pas la pureté de la mariée ou le vide de la feuille blanche : le dimanche n’est ni neutre ni naïf. Le blanc est la synthèse de toutes les couleurs, comme le dimanche est la synthèse de tous les jours de la semaine. C’est le résultat final, le dernier chapitre, la solution.\nMa fille s’installe au piano. Mon fils sort sa clarinette. Ils s’entraînent pour le concert de fin d’année du conservatoire. C’est dans trois semaines et je connais déjà le morceau par cœur. Il faut imaginer une longue plainte larmoyante, ou plutôt : un enfant de quatre ans qui pleurniche pendant sept minutes (Poulenc est rarement festif, mais ce duo piano-clarinette est particulièrement redoutable). Si je l’entends encore une fois, il va épuiser mes dernières forces. Je monte prendre une douche. Je me laverai les cheveux pour être sûre de ne rien entendre.\nJe fixe longuement mon reflet dans le miroir de la salle de bains et je ne me reconnais pas. Une douche me rendra peut-être un peu à moi-même. Je fais couler de l’eau de plus en plus froide. Je tourne le robinet jusqu’à ce que le jet gelé imprime douloureusement mon corps. Le froid m’anesthésie. Il m’aide à me laisser bercer par le blanc du dimanche. Les particules de poussière flottent dans l’air, je les perçois dans un rayon de soleil. Ma crème hydratante m’apparaît d’un blanc immaculé quand j’en dépose une noisette sur ma main, je n’avais pas remarqué ce blanc brillant les autres jours de la semaine. Le lait des enfants dans leur bol m’a lui aussi sauté aux yeux avec un éclat particulier tout à l’heure. Et c’est tout naturellement que je choisis une chemise en soie blanche très légère. Car debout en sous-vêtements devant mon dressing, le blanc m’apparaît tout à coup comme la plus réconfortante des couleurs, et la seule que je puisse raisonnablement porter pour traverser cette journée.\nLe blanc me fait du bien, mais il ne suffit pas à étouffer les questions que je me formule les unes après les autres. D’ailleurs, j’ai appris il y a peu qu’il y avait deux modes de pensée : certaines personnes pensent sous la forme d’un long monologue intérieur, en formulant de vraies phrases ; quand d’autres réfléchissent au contraire par concepts abstraits. La première catégorie à laquelle j’appartiens représente près de 60 % de la population. C’est donc en parlant dans ma tête que je me demande : pourquoi maintenant ? Pourquoi ce matin ? Pourquoi aujourd’hui ?\nEst-ce que mon mari ne m’aime plus depuis longtemps mais qu’il a attendu que les enfants soient assez grands pour me l’annoncer ? Est-ce qu’il s’est dit que divorcer avant l’été serait une bonne idée ? Cela nous permet de déménager pendant les grandes vacances et de ne pas changer les enfants d’école en cours d’année.\nJe suis quand même étonnée qu’il me quitte en juin. Les statistiques à ce sujet sont claires : les divorces sont plus fréquents après les vacances qu’avant (à la fin de l’été et après Noël). Ces chiffres sont encadrés en rouge dans mon carnet d’apprentissage amoureux. Depuis des années, les sociologues et les économistes ont remarqué que le taux de divorce n’était pas corrélé à la courbe du chômage ou à l’état du marché immobilier – en revanche, à chaque fin de vacances les divorces augmentent systématiquement.\nEn plus, selon les dernières données de l’Insee, le risque de divorce au sein des couples mariés est le plus élevé après cinq ans de mariage. Ça n’a pas de sens, nous en sommes à treize (c’est peut-être le chiffre qui porte malheur ?). Avec notre séparation au mois de juin et après treize ans de mariage, nous serons l’exception qui confirme la règle. Mais il doit bien y avoir une raison qui explique que mon mari me quitte maintenant. Est-ce qu’il m’a aperçue mercredi avec Maxime ? Est-ce qu’il s’est rendu compte de quelque chose pour Pierre hier ? Est-ce qu’il a rencontré quelqu’un ? Il me quitte pour une autre, c’est certain. D’ailleurs, cela me semble maintenant évident : les billets pour Venise n’étaient pas pour moi. Nous n’y sommes jamais allés ensemble, nous n’y avons aucun souvenir : c’est l’endroit idéal pour sceller une nouvelle idylle. C’est avec sa nouvelle compagne qu’il découvrira le palais des Doges. Il lui dira qu’il l’aime pour la première fois devant la basilique Saint-Marc et ils feront l’amour pendant des heures dans leur chambre d’hôtel avec vue sur le Grand Canal.\nAlors que je suis en train d’attacher le fermoir de ma boucle d’oreille (un anneau en or que mon mari m’a offert et que je ne pourrai plus jamais porter sans pleurer), la vérité m’apparaît tout à coup, simple et glaçante. Mon mari n’est au courant ni pour Maxime ni pour Pierre. Il n’a rencontré personne non plus, les billets pour Venise étaient bien pour moi. Il va me quitter parce qu’il a trouvé le carnet de punitions que je tiens scrupuleusement depuis deux ans.\nIl est tombé dessus en déplaçant des livres dans la bibliothèque. En l’ouvrant, il a découvert avec stupeur les lignes, et mes commentaires dans la marge. Ce carnet n’a rien d’un journal intime : pas de longues plaintes pathétiques (comme Phèdre, je déteste m’épancher), pas d’analyses psychologiques. Tout tient en trois colonnes tracées à la règle : délit, peine, date.\nSur les premières pages du carnet, j’ai pu établir les délits les plus fréquents et les peines correspondantes. Ainsi, « oublier de me souhaiter bonne nuit avant de s’endormir » implique de mon côté « l’absence de caresses le lendemain matin ». De même, « regarder longuement ou de manière répétée son téléphone sur le canapé du salon alors que je suis à côté (même si la télévision est allumée) » entraîne la punition suivante : « ne pas répondre au téléphone la prochaine fois qu’il m’appellera (ne le rappeler qu’après au moins deux appels manqués) ».\nCe sont deux punitions que j’ai malheureusement dû appliquer en début de semaine, l’enjeu étant de rétablir l’équilibre entre le comportement de mon mari et le mien. C’est le principe de la justice réparatrice – et je sais d’expérience à quel point il est important d’être dans un couple où règne un minimum d’équité.\nPour sortir du contingent, j’ai opté pour un système codifié : à chaque délit amoureux correspond une peine. C’est aussi simple que ça. Ce carnet signe la fin de l’arbitraire (mon fils de neuf ans l’a appris à l’école au premier trimestre, un pouvoir arbitraire est une autorité qu’aucune règle ne limite, exercée selon le bon vouloir d’un souverain – il est hors de question que je vive dans un couple à ce point Ancien Régime). Plus question pour moi de faire des caprices, de changer d’avis d’un jour à l’autre, d’en vouloir le lundi à mon mari et de me dire que sa faute n’est pas si grave le mardi : les règles existent, elles sont les mêmes tout le temps, il faut s’y conformer.\nDans l’application des peines, je fais fi du cas particulier et des circonstances atténuantes. Je ne cherche pas d’excuses à mon mari : je prends les faits et j’en déduis les conséquences. Qu’il soit fatigué, stressé ou malade, le même code s’applique. Au tribunal, le juge ne se demande pas si l’accusé vient d’une famille modeste ou s’il avait passé une mauvaise journée ce jour-là : à chaque délit équivaut une peine. De la même manière, le fait que sa mère l’ait peu pris dans ses bras quand il était petit ou que mon mari ait eu une semaine difficile ne doit pas entrer en ligne de compte. C’est dur, mais c’est la règle.\nUn délit : une peine. 365 jours par an. C’est le fondement de notre système juridique moderne, et il a fait ses preuves. Pourquoi ne pourrait-on pas l’étendre à la sphère privée ? Les lois régulent nos comportements et nous permettent de vivre ensemble ; la vie domestique ne fait pas exception : mon mari sait bien qu’il doit me souhaiter bonne nuit chaque soir, qu’il me doit respect et fidélité. Il y a des semaines où mon carnet reste derrière la bibliothèque sans que j’aie besoin d’y noter quoi que ce soit. Les semaines sans punition existent, c’est donc que c’est possible.\nCe système n’a rien de cruel, bien au contraire. Il a d’abord pour ambition de me simplifier la vie. Il limite le nombre de questions que j’ai à me poser chaque jour : quand mon mari me fait de la peine, que sa trahison soit terrible (la clémentine) ou infime (son téléphone sur le canapé), je sais ce qu’il me reste à faire (appliquer la peine correspondante). Une ligne au stylo plume, et la solution m’apparaît. Ça limite mes soirées d’angoisse, les blessures qui pourrissent et ne guérissent jamais ; car à partir du moment où mon mari est puni, je considère qu’il a payé sa dette. Je peux alors commencer à lui pardonner.\nDe nouveaux délits font régulièrement leur entrée dans le carnet ; avec les années, mon mari trouve toujours de nouvelles manières de me torturer. Mais c’est aussi moi qui mets parfois du temps à prendre la mesure des injustices dont je suis la victime. C’est le cas des volets fermés dans notre chambre toutes les nuits. Je n’avais jamais pensé que mon mari doive être puni pour cela, que son besoin de dormir dans le noir puisse constituer une infraction. Mais cette frustration a commencé à grandir en moi, à prendre de plus en plus d’espace, jusqu’à mes pleurs de rage hier soir. Je n’ai pas encore trouvé d’équivalent capable de rétablir l’équilibre, une peine susceptible de racheter mes 40 000 heures de sommeil destructrices dans le noir. Trouver une punition proportionnelle à la faute est le plus difficile : n’être ni trop sévère (je n’allais pas le pousser par la fenêtre comme l’idée m’a effleurée hier) ni trop laxiste (refuser de l’embrasser le matin n’est pas suffisant). Peut-être une peine au long cours, comme un empoisonnement ? Une petite dose dans son café pour chaque matin où j’aurai mal dormi à cause des volets fermés ? Évidemment, pas de quoi le tuer (la proportion entre les délits et les peines est le fondement même de la justice), mais un léger laxatif ou somnifère pourrait peut-être faire l’affaire.\nBien sûr, tout n’est pas si clair. Il existe une zone grise. Par exemple, je déteste quand mon mari s’endort dos à moi, mais je ne crois pas que cela puisse constituer un délit en soi. Je n’apprécie pas, mais ce n’est pas interdit.\nCette semaine a été particulièrement éprouvante. Je crois qu’il n’y a quasiment eu aucune journée sans délit ni peine. Maxime a sans doute été ma punition la plus grave. Je flirtais avec lui depuis des mois. Mais mon passage à l’acte a été décidé par la rétractation de mon mari au sujet de sa déclaration d’amour du milieu de la nuit. Coucher avec un autre homme était sa punition ; punition qui peut paraître sévère, mais qui est pourtant juste : nier les perceptions de quelqu’un est un acte aussi violent qu’un adultère. Si mon mari m’avait confirmé ses « je t’aime », je n’aurais jamais couché avec Maxime. J’aurais profité de cette fausse réunion pédagogique pour aller faire du shopping. Je ne l’aurais pas dit à mon mari non plus, d’ailleurs – il aime me voir bien habillée mais il trouve cette activité futile, alors je renouvelle ma garde-robe discrètement (même si parfois il s’en rend compte, comme pour la nouvelle robe que je portais mardi soir chez Louise et Nicolas).\nAvec Pierre hier, c’était différent. J’ai totalement perdu le contrôle. Bien sûr, il fallait que je punisse mon mari pour son incartade avec Lucie ; mais pas de cette manière, pas sur le vif, pas aveuglée de rage. Avant de réagir, je prends toujours le temps d’écrire la faute de mon mari dans mon carnet et je ne le punis que le lendemain, rarement le jour même. Il est primordial, pour son bon fonctionnement, de dépassionner la justice. Cela limite les débordements : réagir à chaud comme je l’ai fait hier m’a fait prendre des risques inconsidérés.\nCette semaine, j’ai dû infliger d’autres punitions à mon mari, dont : « faire semblant de ne pas l’entendre quand il me parle » et « déplacer ses affaires (portefeuille, clefs, sac, vêtement, document important) ». Ces deux peines correspondaient aux deux infractions suivantes : « retirer sa main de la mienne et ne pas la reprendre ensuite » et « humiliation devant des témoins (amis ou famille) ». Pour cette dernière, j’ai caché son portefeuille pour lui faire perdre du temps au moment de partir au travail. Comme tous les jours, il l’avait déposé sur le meuble de l’entrée ; il m’a suffi de le déplacer dans la poche du pantalon qu’il portait la veille.\nMais étant donné la gravité de sa triple humiliation à la soirée chez Nicolas et Louise (ses souvenirs désagréables de nos premières expériences de jeunes parents, mon effacement de son anecdote de l’alarme de sécurité à sa soirée d’anniversaire, et bien sûr, la clémentine), j’ai également décidé de dissimuler sa pochette contenant des documents importants pour son travail. Je savais que de cette manière, je lui ferai non seulement perdre du temps, mais qu’il devrait également m’appeler pour me demander de les lui apporter.\nJ’ai commencé à déplacer ses affaires il y a des années, bien avant la mise en place du carnet de punitions. Un matin, j’ai enlevé les clefs de la poche de son manteau quand il était sous la douche. Une autre fois, j’ai remis dans l’armoire un colis qu’il devait déposer à la poste et qu’il avait laissé dans l’entrée pour ne pas l’oublier. Quelques mois plus tard, mon mari était si inquiet qu’il prenait rendez-vous chez le médecin.\nC’est parti d’une bonne intention. Je venais de reprendre le travail après la naissance de notre fille, et il y avait des semaines entières où mon mari et moi ne faisions que nous croiser : je partais tôt le matin, il rentrait tard le soir. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à déplacer ses affaires pour qu’il me demande de les lui apporter au travail. Nous nous retrouvions près de son bureau, et nous en profitions pour boire un café avant sa prochaine réunion. C’est ce que j’ai fait mercredi avec sa pochette et je ne le regrette pas : j’ai créé de toutes pièces un très beau moment à deux (les souvenirs amoureux ne tombent pas du ciel, il faut bien que l’un de nous deux se dévoue pour les fabriquer). En plus, être celle qui sait toujours où sont les choses et le sort de situations compliquées me plaît bien : je ne cesse ainsi jamais de lui rappeler qu’il a besoin de moi.\nJ’ai commencé à déplacer les affaires de mon mari parce qu’il me manquait. J’ai continué pour le punir et parce qu’il le méritait.",
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