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  "text": "Les enfants sont enfin couchés. J’ouvre une bouteille de vin sur le coin de la table. Je m’approche de mon mari dans un sourire, un verre dans chaque main. Enfin seuls. Et cette fois, la lumière est parfaite. J’ai bien fait de me débarrasser de l’ancienne lampe en la brisant sur le sol et d’en acheter une nouvelle hier.\nÀ présent je suis détendue, presque sereine. Mon mari ne sait pas pour Pierre. S’il m’avait vue, il m’en aurait parlé : « Qu’est-ce que tu faisais dans la salle de bains tout à l’heure ? Je t’ai vue en sortir avec Pierre, est-ce qu’il y a quelque chose entre vous ? » Mais mon mari ne m’a posé aucune question.\nPourtant, j’aurais juré que nous avons échangé un regard à travers la fenêtre du premier étage. Et ce n’est pas la même chose de voir quelqu’un et d’échanger un regard. L’échange de regards implique une réciprocité : c’est actif, c’est réactif, c’est instinctif. C’est le prédateur qui fixe sa proie, et elle qui relève les yeux en connaissant tout à coup son destin. J’ai dû halluciner.\nMon mari est même d’humeur joyeuse, je peux peut-être espérer une déclaration ou quelques mots tendres. Car si tous les jours de ma semaine sont placés sous le signe de l’amour, je sais que mon mari m’aime davantage le samedi. Alors il faut que j’en profite.\nMon mari met de la musique classique sur les enceintes du salon. C’est rare, je me demande comment je dois l’interpréter, mon carnet de musique n’en dit rien. Je crois reconnaître Mozart, l’air est connu. Évidemment, je ne lui demande pas confirmation, que penserait-il s’il apprenait que sa femme n’est même pas capable de reconnaître la Symphonie n° 40 en sol mineur du compositeur le plus célèbre au monde ? Il a beau savoir que je ne viens pas du même milieu social et culturel que lui, j’ai fait tellement d’efforts pour le cacher que je crois qu’il l’oublie souvent – inutile, donc, de le lui rappeler.\nNous venons à peine de boire notre première gorgée de vin, les accords de violon dramatiques succèdent aux hautbois mélancoliques (peut-être Haydn ? C’est en tout cas après Bach, seconde moitié du XVIIIe c’est certain, la carrure est régulière et le langage harmonique très simple), quand j’entends des pas dans l’escalier. Ma fille apparaît dans l’encadrement de la porte. Une soirée en tête à tête avec mon mari, ce n’est quand même pas trop demander. On a déjà passé la journée à fêter son anniversaire.\nMa fille murmure qu’elle a mal au ventre. Elle s’assoit sur mes genoux avant d’enfouir son visage dans mon cou. La seule pensée que j’arrive à me formuler, c’est qu’elle est en train de ruiner mon maquillage. Pour la poudre de soleil que j’ai appliquée dans mon décolleté et sur mes joues pour me donner bonne mine, c’est raté.\nJe suis un monstre de penser à mon teint alors que ma fille est tremblante dans mes bras. Je me ressaisis, caresse ses cheveux et serre son petit corps chaud comme un croissant contre moi. Je fais signe à mon mari que je m’en occupe et monte avec elle dans sa chambre. Je prends sa température et le temps qu’il faut pour la rassurer. Je lui donne un médicament que je fais fondre dans un verre d’eau (je sais qu’elle n’aime pas avaler des comprimés) : si elle a encore mal dans une heure nous appellerons un médecin. Enfin, je m’allonge avec elle dans son lit pour lui murmurer sa chanson préférée.\nSunny, thank you for that smile upon your face\nSunny, thank you for that gleam that flows with grace\nYou’re my spark of nature’s fire,\nYou’re my sweet complete desire\nSunny one so true, I love you\nÇa fait longtemps que je ne l’ai pas chantée pour elle. Je le faisais souvent quand elle était petite : utiliser les mots des autres pour lui témoigner de l’affection. Elle me demandait le sens des paroles en anglais, encore et encore, alors qu’elle les connaissait par cœur (ça veut dire quoi « you’re my spark », maman ?).\nQuand ma fille commence à s’endormir, je referme doucement la porte de sa chambre derrière moi. Monstrueuse. Coupable. Même si j’ai pris mon temps, même si je crois avoir fait ce qu’une bonne mère aurait fait. Monstrueuse de penser que c’est du temps volé sur le temps que j’aurais dû passer seule avec mon mari. Coupable d’avoir regardé ma montre.\nÀ peine sortie de sa chambre, je l’entends de nouveau m’appeler. Je me fige ; j’ai déjà été assez patiente. Je fais demi-tour, allume la lampe sur sa table de nuit, me mets à sa hauteur, la regarde droit dans les yeux – disparu le masque de la gentille maman. J’attrape son poignet, le tiens assez fort pour sentir son petit bras tétanisé dans ma main. Et avec une froideur qui lui glace le sang, je lui ordonne tout bas : « Tu dors maintenant. » Sans hausser le ton.\nMais quand je redescends au salon, c’est déjà trop tard. Mon mari a fini son verre de vin. Le moment est terminé.",
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