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  "text": "Heureusement que ce n’est qu’une fois par an et par enfant. Je suis peut-être une mauvaise mère, mais je n’imagine pas qu’un parent, même très aimant, puisse, s’il est sain d’esprit, trouver la fête d’anniversaire de son enfant supportable. C’est ma définition de l’enfer : des enfants bruyants au centre de l’attention, des discussions entre parents qui se jugent avec autant de discrétion que la robe rouge que je porte aujourd’hui (aucune, donc).\nCurieusement, ce n’est pas mon décolleté mais la charlotte aux fraises trônant sur la table qui est l’objet de tous les regards. Tous me demandent si c’est moi qui l’ai faite. J’ai remarqué que de nombreux parents partagent cette étrange obsession : déterminer quelles mères font elles-mêmes les gâteaux pour l’anniversaire de leur enfant. Existe-t-il un lien de causalité avéré entre le fait d’être une bonne mère et un quelconque talent pâtissier ? Je n’ai lu ça dans aucun article, même si je dois avouer que je me documente plus sur l’amour que sur la parentalité. En l’occurence, il se trouve que c’est mon mari qui s’en est chargé, ce qui me vaut une moue approbatrice (un mari qui cuisine, tu en as de la chance). À ce moment-là, il me semble inutile de mentionner que c’est également lui qui s’est occupé d’accrocher des ballons sur le portail de la maison, de tendre des guirlandes colorées entre les arbres, de recouvrir le buffet d’une nappe à imprimés animaliers et de remplir les grandes carafes en verre de citronnade avec des glaçons. Il a aussi installé les enceintes dans le jardin pour la musique. Tout, autour de moi, raconte les mille attentions que mon mari a eues pour notre fille aujourd’hui : tu en as de la chance, paraît-il. Mais être un excellent père ne fait pas de lui un excellent mari.\nLes enfants sont de plus en plus nombreux. Il y a aussi des camarades de la classe de mon fils. Je découvre que, même à l’école, mon fils et ma fille fréquentent les mêmes cercles ; dans mon souvenir, il existait une frontière infranchissable entre les petits de CE1 et les grands de CM1.\nTout est trop rouge dans cette journée. Trop nerveux. Trop de bruit, trop de soleil, trop de sollicitations. On me prévient qu’on manque de gobelets en plastique, mon mari me suggère d’aller chercher une bouteille de vin blanc au frais. Lucie m’interpelle : sa fille Anaïs a taché sa jupe avec du coulis de fraise – est-ce que j’ai quelque chose pour rincer ça au plus vite ? Est-ce qu’il reste de la citronnade dans l’un des frigos ? Où sont les toilettes ? Est-ce que ce serait possible d’avoir simplement un verre d’eau ? Mon fils est allergique aux fruits à coque, est-ce qu’il y a le moindre risque avec la charlotte ?\nOn nous prend en photo tous les quatre quand ma fille souffle ses bougies (le portrait de famille sera parfait, cette journée n’aura pas été totalement vaine). Puis elle déballe ses cadeaux : ceux de ses camarades, un cadeau de son frère (c’est la première année que mon fils offre quelque chose à sa petite sœur ; est-ce que mon mari était au courant ?), puis les nôtres. Huit cadeaux pour célébrer ses huit ans, parmi lesquels des paillettes colorées pour se déguiser, le livre d’une illustratrice qu’elle aime et des crayons à aquarelle. Je remarque que mon mari les a emballés dans huit papiers cadeaux différents, formant un tas de couleurs, de matières et de formes inégales mais charmantes. Je suis émue et jalouse à la fois. Je ne me souviens pas de la dernière fois où mon mari a pris le temps de changer de papier cadeau et de couleur d’étiquette pour chacun des paquets qu’il avait à faire pour moi. À moi, il m’offre des week-ends à Venise, des nuits d’hôtel, des restaurants aux chandelles, des soirées à l’opéra et au théâtre : ce sont certes de jolies attentions, mais rien qui se garde, et surtout rien qui nécessite des papiers cadeaux colorés. En plus, moi je n’ai jamais droit à un gâteau maison ou à des guirlandes entre les arbres.\nJe découvre ma fille sociable et solaire, bavarde même (elle aurait donc hérité du charisme de son père, je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle). Je ne comprends pas, on ne l’entend jamais dire un mot à la maison. Au détour d’une conversation, j’apprends qu’elle veut devenir vétérinaire. Je comprends pourquoi plusieurs de ses camarades lui ont offert des cadeaux dans cet esprit et pourquoi mon mari a choisi une nappe aux motifs animaliers. Il avait l’air, lui, bien au courant. J’ai l’impression d’être partie deux ans en vacances sans eux, ou de me réveiller d’un long coma. Ma propre famille m’échappe.\nJe ne compte plus mes verres de vin. Je ne devrais pas boire autant dans un environnement aussi hostile. Ivre, j’ai tendance à relâcher la garde. J’ai peur de me crisper ostensiblement quand mon mari parle de moi à la troisième personne alors que je suis juste à côté de lui ; de me raidir quand il insiste pour que je donne des détails sur ma traduction en cours (« le roman à succès d’une jeune écrivaine irlandaise adapté en série, c’est une opportunité énorme, ce livre est très attendu, n’est-ce pas ma chérie ? »). Je me ressers un verre de vin pour ne pas intervenir quand mon mari refait l’éloge de mon travail de traductrice au petit cercle formé autour de lui, mais oublie de préciser que je suis aussi professeure en lycée (une femme qui enseigne est un trophée beaucoup moins impressionnant).\nQuand je sors de la cuisine, je retrouve mon mari en pleine discussion avec Lucie. Sans aucune gêne, il la dévore des yeux avec la même avidité que si elle était en train de lui dévoiler le secret de la création de l’Univers (alors qu’elle évoque probablement les travaux qu’ils font avec Pierre dans leur maison de campagne, et pour avoir subi cette discussion ce matin je sais qu’elle n’a rien de passionnant). S’ils faisaient l’amour au milieu du jardin, ce serait pareil. Je ne divague pas. Les deux joues rouges de Lucie ne trompent pas : c’est écrit sur son visage que mon mari la drague.\nAlors je perds totalement pied. Ce n’est plus mon cerveau qui commande, ce sont mes tripes. Je me vois entraîner Pierre à l’intérieur en prétextant avoir besoin d’aide en cuisine. Il me suit sans vraiment comprendre, mais sans résister non plus – il se rend bien compte qu’on monte au premier étage et que la cuisine est au rez-de-chaussée. Je referme le verrou de la salle de bains derrière moi et je me jette sur lui. Mon mari a dévoré sa femme des yeux, je dévore son mari de ma langue. Œil pour œil, dent pour dent.\nD’abord surprise, sa bouche répond peu à peu à ma bouche. Il me tire les cheveux en arrière, comme pour résister un instant, puis cède quand je passe les doigts dans son pantalon. Il a juste le temps d’articuler : « Mais qu’est-ce que tu fais ? » Je glisse ma culotte entre mes jambes et le guide avec ma main. Pendant qu’il me pénètre, il agrippe mes seins avec désespoir, il s’y accroche comme à deux prises d’escalade. Tout disparaît : la porte contre mes fesses, la salle de bains où je prends une douche tous les matins, le mari de mon amie la plus proche. Je suis transportée quelque part dans les Alpes au milieu d’une grande voie, trois cents mètres au-dessus du vide. Ses à-coups désespérés ont quelque chose de vertigineux. Est-ce l’interdit du sexe extraconjugal, ou est-ce que Pierre fait preuve de la même brutalité avec Lucie ? Est-ce que Pierre fait toujours l’amour comme s’il allait mourir demain ?\nÇa n’a pas duré plus d’une minute ou deux, mais c’est à peu près le temps qu’il me faut pour me rendre compte de ce que je viens de faire. Quel risque inconsidéré. Tromper mon mari devant autant de témoins. Et tromper mon mari un samedi, alors que je ne le fais que le jeudi. Il y a des règles, ce n’est pas pour rien, elles sont là pour me protéger. Pourquoi n’ai-je pas fait comme d’habitude ? Encaisser, attendre le soir pour sortir mon carnet et noter ce qui m’a blessée. Prendre le temps, mettre à distance. C’est la règle : toujours attendre le lendemain avant d’agir.\nJe sors de la pièce tremblante et mouillée, quand je croise le regard de mon mari à travers la fenêtre du premier étage. Il est dans le jardin, un verre à la main, et il me fixe. Il détourne la tête, mais j’en suis certaine : ses yeux se sont plantés dans les miens.\nMa panique est si intense que j’ai l’impression que je vais me noyer. Est-ce que mon mari peut m’avoir vue ? Est-ce comme derrière une vitre sans tain : est-ce que j’ai pu le voir sans qu’il me voie ? Est-ce qu’il a seulement aperçu une silhouette, ou est-ce qu’il m’a vue sortir de la salle de bains suivie de Pierre se rhabillant à la hâte ?\nIl faut que je garde mon calme. Reprendre mes esprits, rester rationnelle, rassembler les paramètres. Mon mari était dans le jardin. Il doit être à 15 mètres de la maison. Moi je suis au premier étage – un étage, c’est 3 mètres de hauteur, mais comme notre rez-de-chaussée est surélevé, on est déjà au moins à 5 mètres, et moi je me tiens à plus de 1 mètre du sol, donc arrondissons à 6. Nous formons un triangle rectangle, de 15 mètres et 6 mètres de côté. Pythagore, Pythagore, Pythagore… Que dit la formule déjà ? Le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés… 15 au carré, ça fait 225… 6 au carré ça fait 36… 225 plus 36 égalent 261. Maintenant il faut que je trouve la racine de 261… 16 fois 16 font 256, 17 fois 17 font 289… Donc c’est ça : entre 16 mètres et 17 mètres. C’est de cette distance que mon mari et moi sommes éloignés. C’est peu, c’est vraiment peu.\nEt puis, combien mon mari a-t-il bu de verres exactement ? Quatre, cinq ? Dans tous les cas, il n’est pas ivre. Est-ce suffisant pour brouiller sa vue ? 17 heures, solstice d’été, le soleil est déjà bien à l’ouest – je dois être à contre-jour.\nJe fixe mon reflet dans le miroir de l’entrée et m’ordonne une dernière fois de garder mon calme. Je commence par remettre du rouge à lèvres, une teinte légèrement plus foncée que celle que je porte d’habitude, à mi-chemin entre le violet et le marron. Puis je dénoue mes cheveux blonds pour ne pas avoir à refaire mon chignon défait ; ils ruissellent sur mon dos, mon brushing soigné me sauve.\nQuoi qu’il arrive, faire comme si de rien n’était. Garder le contrôle. Même si mon mari m’a vue, il pensera qu’il a halluciné. Il ne peut raisonnablement pas croire que sa femme s’est fait prendre par un autre homme à l’anniversaire de sa fille. L’invraisemblance sera ma meilleure défense.\nQuand je retourne dans le jardin, Lucie me demande si tout va bien, elle trouve que je fais une drôle de tête. C’est vrai que je suis plongée dans mon calcul mental (la racine de 261 ne tombe pas rond), en plus je sens le sperme de son mari qui me coule entre les jambes en me demandant si ça va se voir.",
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