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  "text": "Au départ, c’est un bruit lointain et confus. Puis je parviens peu à peu à identifier les intonations d’une voix. Ce matin, je suis tirée de mon sommeil par mon mari qui me parle depuis la salle de bains.\nIl s’adresse souvent à moi de la même manière, que je dorme ou que je sois éveillée. C’est exactement comme s’il ne faisait pas la différence entre quelqu’un d’endormi ou non, comme si son cerveau n’interprétait pas les signaux suivants : les yeux fermés, la position allongée, l’immobilité, la respiration profonde, l’absence de réponses à ses questions.\nIl me raconte sa soirée. Je distingue le mot « collègue », sans saisir s’il s’agit d’un singulier ou d’un pluriel. Et malheureusement, ce matin je n’enregistre pas.\nMon mari a tiré les rideaux depuis un moment, le soleil m’éblouit. Il a déjà préparé le petit déjeuner et réveillé les enfants. À présent, il est en train de s’habiller dans la chambre, de bonne humeur et très loquace. Le samedi est son jour préféré. Je le sais, car c’est le jour où il m’adresse le plus la parole.\nLe samedi est rouge. Et celui de mon mari, rouge vif. Pour lui, le samedi est toujours un événement joyeux. Rien d’étonnant à ce qu’il l’aime tant, c’est un jour libre, en extérieur, sociable. C’est le premier jour du week-end, il faudrait en profiter pleinement : prévoir une activité qui plaise aux enfants, organiser une soirée en couple ou entre amis. Moi je préfère la routine des jours de semaine, le samedi m’intimide. C’est une journée à réinventer chaque fois, il n’y a même pas les rituels du dimanche auxquels se rattacher. Et je ne parle pas de la pression sociale exercée autour du samedi soir : impossible d’assumer qu’on voudrait juste rester chez soi avec son mari, serrée contre lui sur son canapé ; il faut des dîners, des invitations, des sorties, des réservations. En plus, aujourd’hui, c’est l’anniversaire de notre fille, alors on a dû organiser une petite fête (à partir de quel âge pourrai-je y couper ?).\nLe samedi est le jour que j’aime le moins et que mon mari préfère. Je pense que je lui ai gâché beaucoup de ses samedis, comme il a gâché beaucoup de mes lundis. Si seulement nos jours préférés coïncidaient – la vie à deux aurait sans doute été plus simple à planifier.\nJ’attache mes cheveux avant de prendre une douche brûlante (à ma température). Mon mari me rejoint dans la salle de bains au moment où je me déshabille, mais ma nudité ne lui semble pas exceptionnelle. Il ne fixe ni mes seins ni mes fesses. Au bout de combien de récurrences à voir la même personne nue cesse-t-on de s’en émouvoir ou de trouver ça excitant ? À partir de quand la magie s’efface-t-elle ? Six mois, trois ans, dix ans ? Pourquoi la 36 000 fois qu’on voit une personne nue ne pourrait-elle pas produire le même effet que la toute première fois ? Qu’est-ce qui use la nudité ?\nMon mari s’assoit par terre, adossé à la baignoire. Il aime me parler quand je prends une douche, à travers le rideau, un peu comme dans le parloir d’un couvent ou d’une prison. Il me confie les difficultés qu’il a rencontrées cette semaine au travail ; j’apprends que, mercredi, un collègue de son service s’est fait licencier. Ils n’étaient pas particulièrement proches, mais il a été choqué par la manière dont la nouvelle a été annoncée au reste de l’équipe.\nJ’ai tendance à l’oublier, mais mon mari me transmet souvent les nouvelles importantes en différé. C’est comme s’il avait besoin de digérer l’information avant de me la communiquer (le cheminement d’un introverti). Ce léger décalage me donne parfois l’impression que nous ne vivons pas tout à fait sur le même fuseau horaire.\nPendant qu’il énumère à retardement les doutes, les déceptions et les joies de sa semaine, il feuillette du bout des doigts les magazines ondulés par l’humidité qui traînent par terre dans la salle de bains – magazines qu’on laisse ici précisément à cet usage, pour le moment où mon mari s’assoira près de la baignoire pour me proposer une rétrospective de sa semaine à travers le rideau de douche. Quand je ferme le robinet d’eau, il se lève pour me tendre une serviette.\nAlors que je suis tranquillement assise à la table du petit déjeuner, mon mari me propose tout à coup d’aller au cinéma avec lui en début de soirée. On pourrait appeler Zoé pour qu’elle garde les enfants et aller voir ce film dont il m’a parlé la semaine dernière. Surprise, je fais tomber ma tartine sur le sol. J’essuie la confiture de fraises avec une éponge, on dirait du sang coagulé sur le carrelage blanc.\nJe cherche une excuse pour décliner. J’ai lu la critique du film : il est question d’une séparation, d’un homme qui mène une double vie et d’un mariage qui se déchire. Or je ne souhaite pas que mon mari s’expose à des contenus qui font le portrait d’hommes infidèles. Je sais que je ne peux pas l’empêcher d’avoir accès à ce genre d’images ou de récits, mais quand j’ai le choix, je préfère éviter. Par exemple, je fais attention à ne jamais lui offrir de romans qui abordent ces sujets. Même si à chaque Noël et à chaque anniversaire, c’est le même constat : l’adultère et le drame conjugal sont des matériaux littéraires très répandus (les écrivains ne pourraient-ils pas raconter l’histoire d’un mari et une femme qui s’aiment d’une passion débordante ? L’amour conjugal est-il si peu romanesque ?). Quand on prend ma voiture, je coupe l’autoradio pour que mon mari n’entende pas le nouvel album de ce chanteur aux yeux bleus que j’écoute en boucle, certes talentueux mais qui a fait le choix regrettable de composer ses beaux refrains sur les mérites d’une séparation apaisée et salvatrice.\nJe réponds à mon mari que nous avons une longue journée devant nous, ce qui est vrai. Organiser une fête d’anniversaire pour notre fille me semble déjà insurmontable, on ne va pas en rajouter. Espérons que le film ne sera plus à l’affiche le week-end prochain.",
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