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  "text": "De retour à la maison, je commence par son cartable. Puis je passe aux poches de ses pantalons. Je déplie tous les tickets de caisse chiffonnés. Je lis l’heure, la date, le lieu et le montant. Malheureusement, ces détails ne m’évoquent rien car je ne suis pas assez rigoureuse pour recouper ces informations : je n’arrive pas à déterminer si les déjeuners et les sorties dont il m’a tenue au courant coïncident avec ces relevés. Alors je vérifie simplement qu’il ne s’est pas rendu dans une ville dont il ne m’aurait pas parlé ou qu’il n’a pas fait une dépense au montant inhabituel.\nJe tombe sur un ticket de caisse de la fromagerie du centre-ville daté de dimanche dernier. Mon mari en a eu pour 75,23 euros. Beau montant, c’est davantage que la semaine précédente (plus il fait des courses importantes, plus j’ai l’impression qu’il m’aime). De la crème fraîche et du lait, des œufs pour ses omelettes, du comté pour moi, du fromage de brebis pour les enfants, du chèvre frais pour nos salades, du roquefort qu’il a cuisiné en sauce jeudi : de quoi tenir plus d’une semaine. Dix jours au moins. Un beau butin. Le ticket de caisse d’un père de famille (on y trouve les fromages préférés de chacun d’entre nous). Le ticket de caisse, aussi, d’un homme qui ne compte pas (j’imagine qu’il a froissé le bout de papier avec désinvolture avant de le glisser dans la poche de son pantalon en sortant de la fromagerie, sans même regarder le montant). Le ticket de caisse, enfin, d’un homme qui aime sa femme et qui n’a pas prévu de la quitter la semaine suivante puisqu’il a acheté du fromage pour dix jours.\nPour finir, son ordinateur. Il n’en a pas changé le code d’accès depuis des années. C’est toujours ce que je fouille en dernier, car c’est ce que je déteste le plus faire. Lire ses mails me tord les boyaux. Je sais que mon mariage ne tient qu’au message suivant.\nDésormais, je peux accéder à tout ce que contient son téléphone depuis son ordinateur – tout est connecté en un seul et même compte, ce qui me fait gagner un temps fou. Je ne lis pas en détail ce qu’il écrit à sa famille ou à ses amis. Ces échanges relèvent de sa vie privée. En revanche, je parcours attentivement les messages destinés à d’autres femmes ou aux personnes susceptibles d’être des alibis : à Zoé, notre baby-sitter, à Maud, la professeure de piano de notre fille, à Sylvie, la mère du meilleur copain de notre fils, à Damien, son collègue du bureau de Milan, à Serge, l’ami avec qui il va parfois nager. Je jette également un œil aux dernières adresses dans son GPS : aucun hôtel à la campagne ou restaurant romantique avec vue panoramique.\nTout va bien. Je respire de nouveau. Chaque semaine, l’inquiétude est toujours intacte. Pourtant, je dois admettre qu’en quinze ans de vie commune je n’ai jamais rien découvert de dramatique : aucun site de rencontres extraconjugales dans son historique, aucun contact de prostituées dans son répertoire. Pas de maîtresses ni de messages inappropriés avec mes plus proches amies non plus.\nEn revanche, j’ai déjà trouvé des échanges au ton un peu trop familier, ou des messages adressés à des femmes que je ne connaissais pas. Dans le meilleur des cas, je comprendrais plusieurs semaines plus tard de qui il s’agissait car mon mari m’en parlerait spontanément : la femme d’un ami, une ancienne collègue, une connaissance intéressée par un poste dans son entreprise.\nIl y a quelques mois, je suis tombée sur un échange de mails avec une certaine Éléonore dans lequel elle lui proposait de se parler rapidement par téléphone. J’en étais sûre : ils préféraient s’appeler pour ne pas laisser de trace écrite. J’en ai eu mal au cœur pendant des jours. Puis un soir il m’a annoncé à table, l’air de rien : « Au fait, je suis en contact avec Éléonore, la femme de Valentin, tu te souviens ? Elle m’a appelé car elle organise un anniversaire surprise pour ses cinquante ans. Elle voudrait que je m’occupe de contacter ses anciens collègues de l’équipe d’Oslo. C’est sympa, non ? La fête aura lieu fin février, j’espère qu’elle ne tombera pas en même temps que la soirée chez ton éditeur. C’est le 15, un samedi soir, tu pourras vérifier ? »\nÉvidemment, je préférerais que mon mari tienne un journal intime : je n’aurais qu’à le lire pour connaître le fond de ses pensées, et je pourrais me dispenser de fouiller dans ses affaires. Quel gain de temps ce serait.\nLe problème majeur que soulève cette habitude est évidemment celui de la surprise. Mon mari n’a jamais pu m’organiser quoi que ce soit sans que je l’apprenne avant. Aujourd’hui, ça ne manque pas. Je tombe sur deux billets d’avion pour Venise début août. Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre qu’il me l’annonce et feindre l’étonnement. Mais je suis un peu embêtée car j’aurais préféré retourner à Rome. Je vérifie les détails de la réservation : les billets sont encore échangeables pendant un mois. Je n’ai plus qu’à lui suggérer subtilement que je rêve de revoir le Colisée, ou lui rappeler que nous ne sommes jamais allés au Vatican. Pour engager la discussion, je peux peut-être lui proposer que l’on regarde ensemble Vacances romaines, c’est l’un de mes films préférés.\nEn parcourant le mail de la compagnie aérienne (ce n’est pas donné à cette période de l’année, mon mari doit vraiment beaucoup m’aimer), je me demande s’il a eu besoin de vérifier ma date de naissance au moment de réserver. Est-ce qu’il la connaît par cœur ? Est-ce qu’il l’a indiquée dans le formulaire sans se poser la moindre question, avec le même naturel que si c’était la sienne ? Cette histoire de date de naissance m’a mise dans l’embarras il y a quelques années. Je devais passer une semaine à New York avec mon éditeur pour rencontrer l’auteur de polars dont j’allais traduire le livre. J’ai fait une demande de visa, une simple formalité. Pourtant, quelques jours avant le départ, j’ai failli ne pas pouvoir partir parce que j’avais indiqué la date de naissance de mon mari et non la mienne dans le formulaire officiel. Je n’ai même pas été étonnée de ma confusion. C’est une erreur qui me surprend à peine venant de moi.\nParfois, je me demande si je devrais me sentir coupable de fouiller dans les affaires de mon mari. Mais j’arrive toujours à la conclusion que non, pour une raison simple : je rêverais qu’il fasse la même chose. J’aurais enfin la preuve de sa jalousie et la confirmation de son attachement. Malheureusement, je sais qu’il ne le fait pas.\nMon mari n’a jamais lu la lettre d’amour qui décrit avec des mots crus une passion dévorante hors mariage. Je l’ai écrite uniquement pour vérifier s’il fouillait dans mes affaires. Je l’ai déplacée dans toute la maison – sous mes foulards dans le tiroir de la commode, à l’intérieur d’une boîte à chaussures dans l’entrée, une corbeille en osier sous ma table de nuit, entre les pages du livre le plus épais de la bibliothèque –, mais mon mari ne l’a jamais trouvée. Ou plutôt : il n’a jamais pris la peine de la chercher. Même posée en évidence sur mon bureau depuis mardi (on ne peut pas faire plus exposé), il n’y a pas touché. Je le sais car j’ai déposé un cheveu entre les pages, et refermé l’enveloppe de manière à voir d’un coup d’œil si mon mari l’avait ouverte (j’en ai plié discrètement les bords). Hélas, mon mari n’est pas curieux de moi. Ce constat est chaque fois si douloureux que je me suis imposé une règle : ne pas vérifier plus d’une fois par semaine. J’ai choisi le mardi.\nSi mon mari prenait un jour la peine d’ouvrir cette lettre, je sais ce que je lui répondrais. J’ai déjà écrit le scénario. Il serait fou de jalousie (c’est un spectacle auquel je rêve d’assister, ne serait-ce qu’une fois dans ma vie) et je lui rétorquerais d’un air amusé que cette lettre n’est pas de moi. Elle est bien écrite de ma main, mais il s’agit de la traduction d’un extrait de la correspondance d’une poétesse anglaise du XVIIe siècle à son amant ; je lui expliquerais que mon éditeur a un moment envisagé de la publier et qu’il m’a demandé de travailler sur une ébauche de traduction. Je sortirais de la bibliothèque la correspondance originale et nous ririons de sa méprise. Le moment serait exceptionnel et sublime.\nMais mon mari se moque de ce que je peux lui cacher. Il ne s’est jamais rendu compte que j’allais voir d’autres hommes. Pourtant, je ne supprime aucun des messages que je reçois ; je ne prends pas non plus de douche pour effacer l’odeur de leurs corps sur le mien. Je sais que je ne mentirais pas si mon mari me demandait, droit dans les yeux : « Est-ce que tu étais avec un autre homme cet après-midi ? » Mais il ne pose jamais aucune question. J’ai beau disséminer des indices, il n’en fait rien. J’ai laissé traîner L’Amant de Marguerite Duras sur la table basse depuis lundi, mais je suis sûre qu’il ne s’est pas inquiété. Que jamais il ne s’est interrogé : pourquoi ma femme se met-elle tout à coup à lire un livre qui s’appelle L’Amant ? J’aurais tant aimé deviner l’inquiétude sur son visage, briser sa tranquille sérénité. Qu’un trouble, qu’un doute s’immisce. Mais rien. Malheureusement, dans ses yeux je ne lis que de la confiance.",
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