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  "text": "Debout sur une chaise, j’accède à mes produits capillaires cachés tout en haut de notre dressing, loin de la vue de mon mari. Dans une boîte à chaussures : un masque éclaircissant, un soin pour cheveux colorés, un shampoing à la camomille pour cheveux blonds. Rester blonde quand on est né avec les cheveux châtains demande un certain investissement.\nQuand j’ai rencontré mon mari, j’étais d’un blond éclatant. Je m’étais éclairci les cheveux au début de l’été, le soleil et la mer s’étaient chargés d’accentuer ma nouvelle couleur. Lorsque mon mari s’est éloigné pour recommander un verre au bar, l’ami qui l’accompagnait s’est approché de moi et m’a dit : « C’est fou ce qu’il aime les blondes, tu as fait mouche on dirait ! »\nJ’ai effectivement découvert par la suite que toutes ses anciennes petites amies l’étaient, à l’exception d’une Espagnole à la peau mate (sa couleur de cheveux m’a empêchée de dormir pendant des semaines : est-ce que cela signifiait qu’il l’aimait plus que les autres ?).\nAprès notre rencontre, ce malentendu m’a contrainte à entretenir mon blond avec des produits éclaircissants que je cache pour que mon mari ne se doute de rien. Je ne lui dis pas non plus quand je vais chez le coiffeur pour un balayage ou une teinture. Je ne sais pas si mon mari connaît ma couleur naturelle. J’ai refait mon passeport il y a neuf ans. Pour la couleur de mes cheveux, j’ai indiqué le blond.\nJ’applique le soin censé faire durer ma couleur plus longtemps (si seulement il était aussi simple de faire durer un couple) et le laisse agir en déambulant dans la maison. J’attends. J’attends que le soin fasse effet. J’attends qu’il soit enfin l’heure d’aller regarder le courrier.\nJe commence par vider ma boîte à bijoux pour accéder au double fond. À l’intérieur : la clef de la boîte aux lettres et ma première bague de fiançailles. Un faux diamant énorme, brillant et puissant, que je me suis offert pour 19 euros et 99 centimes à mon vingt-deuxième anniversaire. J’en mourais d’envie depuis des mois. Un caprice, une bizarrerie peut-être. Est-ce que ça pourrait être mal perçu de jouer à me faire passer pour une femme mariée ? Je me suis rassurée en me disant que c’était une étrangeté inoffensive : je ne faisais de mal à personne. Il n’est pas interdit de porter un solitaire à l’annulaire si ça nous plaît.\nMa bizarrerie s’explique, pourtant. Car il existe une expression pour décrire mon état d’esprit à cette époque : je voulais que ma vie prenne forme. Je voulais qu’elle se transforme en quelque chose de durable et de ferme. Comme l’argile qui sèche pour devenir de moins en moins malléable, moi aussi je voulais sécher et durcir. J’avais vingt-deux ans et je commençais à m’impatienter. Je voyais la vie de mes amies se stabiliser pendant que la mienne restait incertaine – amitiés fragiles, projet professionnel encore indécis (enseigner ou me lancer dans une thèse de littérature anglaise ?), changements de style vestimentaire récurrents (dont mon dressing est le témoin). Et surtout, je n’avais pas trouvé l’homme de ma vie – aucun candidat à l’horizon susceptible d’être un sérieux husband material.\nPour patienter en attendant que ma vie prenne forme, je me suis offert ce solitaire. Je le portais pour faire mes courses ou aller courir. Dès la première fois, l’effet s’est fait sentir. Mon intuition était donc fondée : payer à la caisse et transpirer dans un parc prenaient effectivement une autre dimension la bague au doigt. Tout à coup, les tâches les plus ingrates m’apparaissaient beaucoup plus supportables. Je ne saurais pas l’expliquer, mais mon prétendu statut de femme mariée criait enfin au monde que mon existence avait de la valeur. C’est dans le regard des autres que la transformation eut lieu : on pense que je suis attendue, que j’ai mieux à faire ailleurs. Évidemment, je ne la portais pas dans les lieux où j’étais susceptible de rencontrer un mari potentiel.\nTrois ans plus tard, j’ai rencontré mon mari. Deux ans plus tard, il m’en a offert une vraie pour faire sa demande, et j’ai pu tirer un trait sur ma bague en faux diamant. Il savait que je voulais un solitaire de type cathédrale, il ne pouvait pas se tromper. Ma bague actuelle ressemble donc à s’y méprendre à cette bague d’impatience que je m’étais achetée. Je la range depuis dans le faux fond de ma boîte à bijoux, et je la ressors parfois avec un peu de nostalgie. Je l’observe attentivement en la faisant tourner à la lumière : jolie pour une imitation, mais je préfère la vraie.\n15 heures. C’est l’heure où il y a le moins de passage dans le quartier. Les voisins rentrés pour le déjeuner sont déjà repartis travailler. Il est trop tôt pour qu’un cadre ait fini sa journée, même un vendredi. Les départs anticipés en week-end sont tous terminés : le chargement des coffres pour les maisons de campagne a eu lieu un peu avant 14 heures.\nLa rue est vide. Je sors la clef de sa cachette, traverse le jardin, ouvre la boîte aux lettres furtivement. J’en inspecte le contenu du bout des doigts : inoffensif (impôts, mutuelle et banque). Puis je la referme en laissant le tas de lettres comme je l’ai trouvé.\nPersonne ne m’a vue. J’ai bien fait d’attendre. Lundi, j’ai manqué de prudence en m’y rendant une demi-heure trop tôt, et je me suis laissée surprendre par un voisin. J’ai pris cet incident très au sérieux : il faut que je reste fidèle aux mêmes rituels. À ne pas respecter les règles que je me suis fixées, c’est le genre d’erreurs que je commets – anodines en apparence, mais qui pourraient un jour me compromettre. Lundi soir à table, mon mari m’a informée qu’il avait trouvé la boîte aux lettres ouverte. J’étais pétrifiée, mais j’ai joué la comédie avec facilité :\n– Tu es tellement distrait que ça ne m’étonnerait pas que tu aies oublié de la refermer samedi, ai-je répondu.\n– Oui, tu as raison, a acquiescé mon mari.\nJe m’en suis tirée pour cette fois.\nMoi, je ne suis pas censée avoir cette clef. Les choses se sont organisées de telle manière que je n’en ai pas besoin. En rentrant du travail, c’est mon mari qui relève le courrier. Il arrive les deux mains prises, les enveloppes d’un côté et la baguette de l’autre, ce qui m’empêche toujours un peu de le serrer dans mes bras.\nPendant des années, c’est moi qui suis allée chercher le courrier. Je lui ai prêté la clef il y a trois ans. Je devais partir tout le mois de juillet en vacances avec les enfants pendant qu’il resterait à la maison. Je ne l’ai pas récupérée à mon retour, et c’est ainsi que la transition silencieuse a eu lieu.\nL’année dernière, le zèle avec lequel mon mari ouvrait et refermait la boîte aux lettres a soudainement commencé à m’angoisser : pourquoi tenait-il à s’occuper du courrier ? Pourquoi lui qui était si distrait n’oubliait-il jamais de le faire ? Il n’a pas su me répondre. Pendant des mois, je me suis demandé si mon mari entretenait une correspondance avec une autre femme, ou s’il recevait des lettres anonymes – quelqu’un aurait eu connaissance d’une liaison passée ou d’un enfant illégitime et essaierait de le faire chanter. Cela expliquerait pourquoi, quand j’ai soumis à mon mari l’idée que nous puissions me faire faire un double des clefs, il s’est contenté de hausser les épaules en répondant que ce n’était sûrement pas nécessaire.\nJ’ai alors été contrainte de mettre en place un stratagème efficace, mais fastidieux. J’ai prétexté avoir perdu mon trousseau de clefs un jour où mon mari était en déplacement. Je suis allée chez ses parents récupérer leur double contenant également, je le savais, la clef de la boîte aux lettres. J’en ai fait faire une que je cache depuis dans ma boîte à bijoux. Le soir même, j’ai mentionné l’épisode à mon mari au téléphone. Je lui ai expliqué avoir retrouvé mes clefs sous le siège de la voiture. Il a eu l’air de ne se douter de rien. Peut-être avait-il oublié que le double chez ses parents contenait également la clef de notre boîte aux lettres. Depuis, je vérifie régulièrement le courrier et je suis beaucoup moins angoissée : aucun maître chanteur à l’horizon, aucune lettre d’amour enflammée à signaler.",
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