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  "text": "Assise à la table du petit déjeuner, j’analyse la géographie de nos corps. Je me rends compte que je me penche en direction de mon mari quand il me parle. C’est mon corps et non le sien qui se déplace : je change de position, je m’approche, je me tords le cou. Mon mari se tient le dos bien droit et regarde en face de lui quand il mange. Moi, je suis bancale et déséquilibrée.\nCette vérité me frappe quand nous nous levons pour nous resservir du café : la chaise de mon mari est parfaitement centrée. La mienne au contraire est tournée vers la gauche, braquée vers celle de mon mari.\nJe suis persuadée que si je réalisais une carte de mes micro-déplacements quotidiens, le tracé révélerait la disposition suivante : mon mari est le soleil autour duquel la plupart de mes mouvements gravitent. Je vais l’accueillir dans l’entrée quand il rentre le soir, je vais m’asseoir à côté de lui sur le canapé, je m’approche quand il me parle depuis la cuisine et que je me trouve dans le salon. Pour lui, je change de pièce. À cause de lui, je suis toujours la dernière à quitter la table. J’éteins les lumières, je le suis dans les escaliers, je reste dans son ombre, je passe derrière. En revanche, mon mari n’est pas influencé par mes propres allées et venues. Ma force gravitationnelle n’est jamais suffisamment puissante pour le faire dévier de sa trajectoire.\nQuelles lois physiques décident de notre course dans l’espace ? Qu’est-ce qui détermine notre vitesse et notre force ? Quelle est la formule ? Quand je rejoins Lucie le samedi matin au tennis, nos corps se retrouvent à mi-chemin : je passe la porte du club, je la vois assise dans un fauteuil près de l’accueil, elle m’aperçoit à son tour, se lève et s’avance vers moi pendant que je fais de même. Notre point de contact se situe au milieu du hall, ce qui me semble être une manière parfaitement saine de se mouvoir. Pourquoi les lois qui régissent mes déplacements avec Lucie sont-elles différentes de celles qui ont cours avec mon mari ?\nMes enfants mangent en silence, les regards encore endormis et les pyjamas froissés. Seul le bruit des cuillères et des bols qu’ils reposent à rythme régulier compose une musique agaçante. Je les observe avaler leurs tartines et se chuchoter quelques mots à l’oreille. Leurs chaises sont si rapprochées qu’elles sont presque collées.\nJe déteste les enfants qui parlent trop fort. Le niveau sonore socialement acceptable en dessous de douze ans m’a toujours paru excessif. Sous prétexte que ce sont des enfants, que leur voix n’est pas encore tout à fait formée, ils pourraient parler plus fort que les adultes. J’aurai au moins réussi une chose dans l’éducation des miens : mes deux enfants parlent tout bas. Même quand ils étaient petits, ma maison n’a jamais débordé de cris.\nMon mari m’informe qu’il compte retourner nager ce soir après le travail, puis qu’il a rendez-vous pour dîner avec un ancien collègue de passage en ville. J’affiche une attitude froide et impassible (ne pas lui montrer que ça me touche), mais je fixe – comme une bouée de sauvetage en plein naufrage – mon téléphone que j’ai de nouveau laissé sur la table de la cuisine. Je m’étais promis d’arrêter mais j’ai de plus en plus de mal à croire en mes bonnes résolutions, en particulier quand mon mari m’annonce cruellement qu’il ne passera pas la soirée à la maison.\nHeureusement, ce petit déjeuner est un moment calme, ce qui me permet d’écouter attentivement les annonces de mon mari (la piscine et le dîner). Je me concentre sur ses mots pour espérer ne pas ressentir le besoin d’y revenir plus tard, de me refaire toute la scène.\nDans notre chambre, les vêtements de mon mari sont par terre dans un coin, sa serviette encore humide sur le lit. Je la ramasse et l’étends. Je ne fais aucune remarque sur ses affaires qui traînent. Je ne dis rien non plus du désordre dans la salle de bains, de la table du petit déjeuner qu’il n’a pas débarrassée, de ses dîners en ville, de ses soirées à la piscine. Jamais aucun reproche de cet ordre. Je refuse qu’on se laisse aller à des disputes aussi conformistes.\nD’ailleurs, nous nous disputons peu. C’est peut-être ce qui nous a manqué. Pourtant j’adore les conflits, la vaisselle brisée et les portes claquées. J’ai toujours trouvé les unions tranquilles sans intérêt. Les couples qui ne se disputent jamais dégagent quelque chose de bas de gamme, et je les ai toujours suspectés de moins s’aimer. Cependant, j’ai également toujours refusé les brouilles ordinaires. Que mon mari ne fasse pas la vaisselle après le repas ou ne sache pas repasser une chemise sont des choses contrariantes, mais c’est un obstacle que je m’imagine pouvoir surmonter ; en revanche, je ne pense pas pouvoir supporter une dispute d’une telle banalité et pour un motif aussi trivial. Si nous nous disputons, il doit au moins être question de jalousie et de doutes profonds, de drame existentiel et de remises en question douloureuses. Je crois qu’il est essentiel pour un couple que ses disputes parlent d’amour.\nJ’écoute la radio d’une oreille en essuyant la table du petit déjeuner, mais j’ai du mal à sortir de ma nuit. Je suis encore dans l’état d’irréalité qui persiste quand je me réveille trop vite et que mon rêve se superpose à la journée qui commence.\nJ’ai encore rêvé que mon mari était un chevalier et que j’étais sa promise. Dans ce rêve, mon mari est confronté à une série d’épreuves pour pouvoir me rejoindre : combats d’épée, dragons, duels, courses à cheval, concours de poésie, précipices dangereux.\nLe déroulement du rêve est toujours le même. Mon mari surmonte tous les obstacles qui se dressent devant lui. Il affronte ses concurrents avec succès ; c’est un cavalier hors pair et un courtisan sans égal. Cependant, chaque victoire à une épreuve sonne le début de l’épreuve suivante. Il continue sans relâche, gagne chacune d’elles mais finit par mourir d’épuisement, prisonnier d’un tournoi amoureux perpétuel.\nSauf que, pour la première fois, mon rêve ne s’est pas terminé ainsi. Cette nuit, mon mari a survécu. Comprenant qu’il n’y avait pas de victoire possible, que c’était un piège, il a déclaré forfait et il est parti. Je n’aime pas ce rêve, mais c’est un rêve récurrent, et un rêve récurrent n’est pas censé changer de dénouement.\nJe me ressers une tasse de café. Mon rêve se dissipe, et le sentiment diffus qui l’accompagne perd en intensité jusqu’à disparaître tout à fait pour laisser place au vendredi.\nLe vendredi n’est pas propice à la concentration. C’est un peu de la légèreté des grandes vacances retrouvée chaque semaine, une journée volatile comme du gaz et régressive comme de la purée maison. Difficile de travailler un vendredi, même plongée dans mon manuscrit. Si seulement je trouvais une traduction satisfaisante pour le titre du roman ! Waiting for the day to come…\nHeureusement, le vendredi me porte bonheur grâce à sa couleur, le vert. Ce n’est pas qu’une superstition, il y a des faits qui ne trompent pas. Dès que j’en ai eu vraiment besoin, j’ai cherché du vert autour de moi, dans un objet à proximité ou dans un paysage : si j’en trouvais, je savais que l’issue me serait favorable. Le jour où j’ai accouché de mon fils, j’étais terrifiée. Mon mari m’a rejointe à l’hôpital, il portait son t-shirt vert : l’accouchement s’est très bien passé. Le jour où nous avons visité pour la première fois cette maison qui deviendrait la nôtre, les volets verts m’ont confirmé que nous faisions le bon choix. Le jour où nous avions rendez-vous pour signer l’achat de notre maison, la porte verte du notaire, à laquelle je n’ai fait attention qu’en partant, aurait dû me rassurer sur le fait que mon mari était déjà à l’intérieur. Si j’ai vécu une enfance aussi heureuse, je suis persuadée que c’est en partie grâce aux yeux verts de ma mère. Mais le vert peut parfois se révéler à moi de manière détournée : le soir où j’ai rencontré mon mari, le groupe anglais qui jouait s’appelait The Green Peas.\nMon regard se perd par la fenêtre, sur la pelouse verdie par la rosée, sur les feuilles agitées par le vent, ce vert omniprésent qui me porte chance plus qu’aucune autre couleur. Et si l’explication venait de la physique ? Après quelques recherches sur Internet, je découvre que son spectre chromatique correspond à la longueur d’ondes 525. Évidemment. J’ai grandi au 52 de la rue Victor-Basch et je suis née dans le Doubs, le département 25. 525. Les meilleures explications sont les plus rationnelles.\nJ’ai toujours vu les jours en couleur. C’est même ainsi que je me repère dans le temps. Lorsque je prends rendez-vous quelque part, j’ai rarement besoin de le noter : mon emploi du temps apparaît devant mes yeux sous forme d’une frise colorée.\nQuand j’étais petite, je pensais que c’était pour tout le monde pareil ; je me figurais que les nuances de couleurs étaient peut-être différentes selon les gens, mais que chacun possédait son propre arc-en-ciel mental. C’est à l’école primaire que j’ai découvert, assez douloureusement d’ailleurs, que ce n’était pas le cas. J’avais dit « jaune » au lieu de « jeudi » pour demander quand aurait lieu la sortie scolaire que j’attendais avec impatience. La maîtresse a ri de mon lapsus, et quand elle m’a corrigée j’ai tenté d’expliquer que, de toute façon, c’était la même chose, persuadée qu’il était évident pour tous que le jeudi était jaune. Rires entre les rangs, et humiliation de la part de la maîtresse qui expliqua devant toute la classe que confondre les couleurs et les jours de la semaine à sept ans, c’était très grave : est-ce que j’avais envie de retourner avec mes petits camarades de maternelle ? Prenant ma remarque pour de l’insolence, elle m’avait réprimandée en conséquence. Pendant des semaines, on n’a pas manqué de me traiter de sorcière et de menteuse, de dire que j’étais bizarre.\nCe n’est que bien plus tard que je me suis rendu compte que cette perception colorée du temps influençait aussi ma perception visuelle. J’ai mis longtemps à me le formuler clairement, même si certains indices auraient dû me mettre sur la voie : la teinte d’un rouge à lèvres allait me sembler gourmande et sensuelle un jeudi soir, mais fade et sans saveur un dimanche matin ; il y a certaines robes que je ne porte que le mercredi, d’autres seulement le vendredi. Le mardi, le jour du noir, je suis plus sensible aux ombres et au clair-obscur (j’ai l’impression de vivre dans un tableau de Caravage, et je me suis déjà sérieusement demandé si le peintre italien n’avait peint ses toiles que le mardi). Et puis, il y a eu cette exposition consacrée au peintre David Hockney il y a dix ans. Émerveillée, j’ai tenu à y retourner le lendemain. Mais les tableaux me sont apparus très différents de ceux que j’avais découverts la veille. Ils me plaisaient toujours, mais quelque chose avait changé. Je ne pouvais tellement pas en croire mes yeux que je suis allée demander à l’accueil s’ils avaient changé l’éclairage pendant la nuit. C’est ce jour-là que j’ai compris.\nAujourd’hui, je sais que, le lundi, les objets bleus apparaissent avec plus d’intensité dans mon champ de vision, et que le mercredi c’est l’orange. Mardi, j’ai longuement cherché mon carnet jaune, celui contenant le vocabulaire scientifique pour mes traductions, incapable de remettre la main dessus. Jeudi, j’ai retrouvé le carnet sur le meuble de l’entrée : sans surprise, j’ai dû attendre le jeudi pour voir apparaître cet objet jaune. C’est comme si chaque jour de la semaine plaçait un filtre devant mes yeux – une caméra avec un grain bien à elle, ou une pellicule avec une certaine sensibilité à la lumière. Chaque matin, c’est tout mon paysage qui change légèrement de ton.\nJe travaille plusieurs heures sur ma traduction quand le titre m’apparaît soudain au détour d’un chapitre. L’attente, le mouvement, l’imminence, l’aube, les points de suspension, la poésie. Tout y est. Waiting for the day to come… En attendant le jour qui paraîtra bientôt.",
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