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  "text": "Sur le chemin du retour, je conduis si vite que je manque de percuter une voiture au feu rouge. Et une fois garée dans l’allée, je suis tellement pressée de rentrer chez moi que j’arrive essoufflée sur le pas de ma porte. Quand mon mari apparaît enfin, je suis heureuse de le voir, plus heureuse que d’habitude encore. Il ne me manque jamais autant que lorsque je passe du temps avec un homme qui n’est pas lui. Mon infidélité a eu l’effet inverse à celui escompté : je reviens plus amoureuse encore.\nSans surprise, mon mari ne demande ni où j’étais ni avec qui (est-ce qu’il me fait confiance ou est-ce qu’il s’en moque ?). Je raconte ma réunion pédagogique avec beaucoup de détails, bien qu’il ne me pose pas la moindre question. Je me justifie, mais il ne m’écoute pas. Il interrompt mon récit pour me demander s’il nous reste de la levure chimique quelque part.\nLa bosse que forme son sexe à travers son pantalon est le seul repas dont j’ai envie pour ce soir. Maxime n’a fait, au mieux, que m’ouvrir l’appétit. J’espère que mon mari voudra me faire l’amour une fois les enfants couchés. Mais je n’en laisse rien paraître car je sais que mon désir pourrait lui faire peur. Ma libido l’intimide. Il faut toujours que l’initiative vienne de lui (le désir masculin est fragile).\nJe regarde mon mari se déshabiller avant de prendre sa douche : pull à col rond en coton piqué, chemise Oxford bleue cintrée, pantalon chino beige, caleçon en microfibres, chaussettes en fil d’Écosse. Je connais tous ses vêtements par cœur. Je pourrais en réciter les étiquettes les yeux fermés. Je sais où et dans quelles circonstances il les a achetés – dans quel magasin, lors de quel voyage, pour quelle occasion. Je sais quelle chemise il ne portera pas cette semaine parce que le bord d’un poignet est taché. Cette certitude me rassure : je suis en terrain connu et conquis. L’intimité d’un couple se niche dans les vêtements. Il n’existe rien de plus troublant que de revoir un ancien compagnon et de ne pas reconnaître certains éléments de sa tenue (je connais ses chaussures et ce pantalon, mais depuis quand a-t-il ce bonnet ?).\nPull, chemise, pantalon, caleçon, chaussettes : mon mari superpose les couches comme il superpose les mystères. C’est pour ça qu’il est encore plus beau quand il fait froid. Ce n’est pas un homme de l’été. Je préfère quand il ajoute des épaisseurs, quand ses joues sont rougies par le froid, ses lèvres gercées et ses mains gantées. Sa beauté se révèle emmitouflée. Mon mari est irrésistible dans ses pulls en laine bleu marine, bien plus que lorsqu’il porte des shorts, des lunettes de soleil ou qu’il est en maillot de bain sur la plage. En plus, chaque hiver, mon mari est encore plus beau que l’hiver précédent. C’est en le rencontrant que j’ai compris ce que signifiait l’expression : « Cet homme vieillit bien » (mais est-ce mon regard déformant de femme amoureuse ?).\nEn ce moment, il est moins beau qu’au milieu de l’hiver, mais il continue évidemment à me plaire. De fait, je l’ai rencontré au mois d’août et je n’ai pas attendu Noël pour tomber amoureuse. Mais je me demande souvent ce qui se serait passé si je l’avais rencontré en hiver : aurais-je osé faire le premier pas ? Ne l’aurais-je pas trouvé trop bien pour moi ? Si je l’avais croisé pour la première fois un 10 décembre et non un 19 août : l’aurais-je jugé inaccessible ?\nMoi, l’hiver ne me réussit pas. Je disparais sous des écharpes et des manteaux peu flatteurs pour ma silhouette. En revanche, le soleil me va bien. Ma peau est plus lisse, les robes que je porte mettent en valeur mes jambes et la crème solaire se marie très bien avec mon odeur naturelle. Bref, la saisonnalité de nos beautés ne coïncide pas (et souvent, je me demande : sommes-nous trop différents pour être heureux ensemble ?).\nJ’écoute discrètement mon mari de l’autre côté de la porte de la salle de bains pour savoir s’il chante un air de chanson française (c’est ce qu’il a dans la bouche quand il est de bonne humeur et qu’il est le plus susceptible de me faire l’amour). Puis, je fais semblant de lire L’Amant en l’attendant, en prenant soin d’ouvrir le livre vers la fin (sera-t-il impressionné que je lise aussi vite ?). Quelques instants plus tard, mon mari entre dans la chambre. Il est nu, son sexe est en érection. Je comprends sans trop de difficulté que le programme du prochain quart d’heure ne sera pas le commentaire de ma lecture en cours, ni un débat sur le nouveau roman.\nIl ne me déshabille pas, il ne l’a jamais fait. Il me demande d’enlever mes vêtements. Je m’exécute, puis il me pénètre. Je me laisse faire. J’ai passé l’âge de faire des fellations. Et nous avons passé l’âge des expérimentations compliquées.\nIl est très dur, mais c’est tout son corps qui est tendu contre le mien comme une longue planche en bois. Je sens son sexe pressant le mien. Je me concentre sur son souffle pour guetter son plaisir. Il impose son rythme et fait confiance à ses mains. Je repense à la moulure de son sexe à travers son pantalon tout à l’heure dans la cuisine. Je le désire comme si je ne l’avais jamais touché.\nMon mari sent encore la transpiration alors qu’il sort à peine de la douche. Cette odeur persistante signifie qu’il s’est dépêché de se laver pour me rejoindre. Il était si impatient de m’avoir qu’il n’a pas pris le temps de se savonner avec soin. Il y a plusieurs années, alors que nous revenions d’un match de tennis, mon mari a voulu prendre une douche avant de me faire l’amour ; mais j’ai osé lui suggérer que l’odeur de sa transpiration m’excitait, et il m’a pénétrée sur le coup. Peut-être s’en est-il souvenu ce soir ? Cette attention me touche.\nLes couleurs et les paysages se succèdent sous mes paupières. Quand je fais l’amour avec lui, je ne vois pas des fluides corporels et des corps qui s’entrechoquent, je ne vois pas de sperme et je ne vois pas de verges : je vois des concepts et des couleurs, des formes géométriques et des lieux. Ce soir, c’est tour à tour un ruisseau sauvage, une nature luxuriante, des falaises abruptes, une forêt tropicale humide.\nJe retiens mon souffle, je me retiens. Je mets mes doigts dans ma bouche pour ne pas gémir. Mon mari pense sûrement que je fais attention à ne pas réveiller les enfants (heureusement notre maison est conçue pour faciliter notre vie sexuelle, avec leurs chambres à l’étage du dessus). Mais en réalité, j’ai peur que mon désir pour lui ne lui semble monstrueux. J’ai peur que mon excitation ne le dégoûte si je jouis trop fort.\nJe suis au-dessus de lui quand j’aperçois la petite bourse en tissu cachée sous le matelas, qui dépasse un peu. Je parviens à la faire glisser sous le lit du bout des doigts sans qu’il le voie. Trois pétales de rose, une pincée de gros sel, un ruban rouge : la recette millénaire d’un philtre d’amour censé prolonger le désir. Je ne sais pas si je crois à ces choses-là. Mais on a un rosier dans le jardin, donc j’aurais tort de m’en priver.\nMon mari m’attrape les seins alors qu’il me retourne contre lui, ce qui me surprend car il n’a jamais été particulièrement gourmand de ma poitrine. De toute façon, je n’ai jamais compris son désir. Plus précisément, je n’ai jamais compris son érotisme. Je ne sais pas où il se situe, dans quel détail, dans quelle odeur, dans quel scénario, dans quelle dentelle, dans quel fantasme (après quinze ans ensemble, je ne saurais toujours pas dire si mon mari est plutôt fesses ou seins). Ce soir, je sens mon mari très excité, mais sans savoir pourquoi.\nA-t-il fait un rêve érotique la nuit dernière (ce qui expliquerait ses mots d’amour nocturnes, même s’il ne s’en souvient pas au réveil) ? Est-ce l’effet d’un décolleté aperçu cet après-midi en salle de réunion ou de la confession déplacée d’un collègue ? Est-ce qu’il a retrouvé une maîtresse pendant sa pause déjeuner ? Est-ce qu’il a fait avec elle des choses que nous n’avons jamais faites ensemble ? Est-ce qu’il a trouvé dans un autre lit ce qu’il n’avait plus envie de chercher dans notre mariage ? Est-ce pour cette raison qu’il est soudainement si ardent ? Ou vient-il au contraire de quitter sa maîtresse ? Est-ce que ses pénétrations répétées me crient son désespoir de ne plus jamais la toucher ? Autre possibilité encore : est-ce le résultat d’une sorte d’instinct viril réveillé par l’odeur de Maxime sur ma peau ? J’ai déjà remarqué que mon mari me faisait toujours l’amour les jours où j’avais couché avec un autre homme.\nJ’enfouis le nez dans son cou pour guetter l’odeur d’une autre femme sur sa peau. Il n’y a rien. Mon mari n’a pas de maîtresse. Et au fond de moi, je le sais bien. Mais même enfoncé en moi, mon mari m’est inaccessible. Même ici, il continue à me manquer très fort. Quand il quitte mon corps, il y laisse une plaie béante, un vide affreux, une blessure prête à s’infecter.",
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