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  "text": "Quand j’arrive un peu après 17 h 30 (je n’ai aucun scrupule à être en retard quand je ne rejoins pas mon mari), Maxime est déjà installé à l’intérieur. Malgré la chaleur, il évite la terrasse où il pourrait être vu (lui aussi est marié). Je m’assois en face de lui. Puis je n’ai plus rien à faire, Maxime s’occupe de tout : faire signe au serveur pour passer commande, relancer la conversation quand il faut, me complimenter sur ma jupe, me demander si je veux autre chose à boire quand j’ai terminé mon verre. Il s’anime pour me séduire. Est-ce l’effet que je fais à mon mari : celui de faire un peu trop d’efforts, de vouloir un peu trop bien faire ? Sa tentative de séduction est grossière. Il est évident que je lui plais. Pourquoi ne fait-il pas semblant ? Pourquoi ne joue-t-il pas à l’homme inaccessible ? Lui non plus, n’a-t-il rien appris ?\nMalgré ses efforts, je n’arrive pas à m’intéresser à lui. Mon mari pense que je suis à une réunion pédagogique, j’ai au moins trois heures devant moi, ce qui risque d’être très long si je dois écouter Maxime parler aussi longtemps. Sans le vouloir, je ne fais que le comparer à mon mari. Mon mari n’aurait jamais évoqué nos enfants en ces termes. Contrairement à Maxime, il ne dit pas « la petite » ou « le grand », mais les appelle toujours par leur prénom après avoir précisé que notre fils était l’aîné. Mon mari n’aurait jamais commandé d’expresso à cette heure-là et il déteste les chemises à manches courtes, même en été. Sans le vouloir, je les confronte : cet homme a de plus beaux yeux que mon mari mais mon mari est plus grand. Quoi que je fasse, mon mari est ma référence, mon échelle de mesure, mon niveau de la mer.\nJe regarde Maxime droit dans les yeux pour éviter d’avoir à parler. Je n’ai pas grand-chose à lui dire, et rester silencieuse aura toujours l’avantage de me donner l’air mystérieuse. En plus, le spectacle n’est pas désagréable, Maxime a de beaux yeux (du miel mélangé à du vert). Son regard m’a tout de suite frappée quand j’ai fait sa connaissance lors d’une réunion parents-professeurs. C’était l’un des rares pères à s’être déplacé.\nJe n’ai qu’une envie : boire un shot de tequila pour me donner du courage. Mais j’ai pris un Perrier, je n’ai pas osé commander de l’alcool. Même à jeun, il ne faut pas que je me dégonfle maintenant. Je flirte avec lui par messages depuis des mois. J’ai déjà accepté un verre, je dois aller plus loin, c’est la règle que je me suis fixée. Alors je pose ma main sur sa cuisse.\nMes yeux braqués sur lui et ma main trop haut sur sa cuisse lui envoient des signaux que je maîtrise mal. Tout à coup, je me rends compte que le désir de cet homme pour moi est si violent qu’il ne se satisfera pas de caresses sur le genou ou de regards languissants. C’est déjà trop tard. À ce stade, il n’a même plus envie de ma bouche qu’il n’a pourtant jamais embrassée. Un baiser serait un gain insuffisant pour ce jeu qui a déjà trop duré. Alors tout en parlant il remonte sa main le long de ma jupe, arrive jusqu’à ma culotte, qu’il fait glisser sur le côté pour introduire un doigt en moi. Je me raidis malgré l’évidence de mon excitation qui lui coule sur les doigts.\nMaxime a réservé une chambre dans un hôtel près de la gare. Quand j’entre, je contourne mécaniquement le lit pour me diriger vers la fenêtre. J’observe les passants à travers la vitre, les couples qui s’installent à la terrasse du restaurant qui fait l’angle. Maxime me tire de ma rêverie : « Qu’est-ce que tu fais à te précipiter à la fenêtre ? Tu localises les issues de secours, comme dans un avion ? Tu veux déjà t’enfuir ? Tu sais que tu peux partir quand tu veux, tu n’es obligée de rien. »\nSous les draps, la pression de sa main sur mon bras me surprend. Maxime n’appuie pas, mais il ne me frôle pas non plus : je crois qu’il me caresse. Mon mari n’est pas très tactile. Il n’aime pas les longues embrassades, et les personnes qui le touchent ont tendance à le mettre mal à l’aise. Nous avons évidemment des contacts physiques, il me tient par la main et m’embrasse sur le front ; en revanche un geste prolongé de va-et-vient sur mon corps pour me signifier sa tendresse, je ne suis pas sûre que cela fasse partie de nos échanges. Mon mari me fait l’amour en me mettant à quatre pattes, mais je crois qu’il ne m’a jamais caressé le bras.\nJ’ai des frissons au contact de la paume de Maxime. Je me doute que les choses iront plus loin (mon corps a encore en mémoire son doigt en moi), mais pour le moment il ne fait que me toucher l’épaule, et je vois déjà défiler devant mes yeux les scénarios les plus indécents. C’est absurde, mais c’est la vérité : la seule main de Maxime sur mon bras m’apparaît plus obscène que toutes les images pornographiques que contient Internet.\nLe sexe avec lui est une succession de surprises. Je suis surprise de mon sexe qui fond sous sa langue. Je suis surprise par sa question quand il met un préservatif et me demande si je veux toujours. Je suis surprise par la forme de son sexe en moi, dur et pointu comme un couteau (le coquillage), presque tranchant.\nOn roule l’un dans l’autre à travers le lit. Plus nous faisons l’amour et plus j’ai envie de lui ; qu’il soit en moi n’apaise en rien mon désir – au contraire, il le suscite. On se grimpe, on s’agrippe, et surtout on se parle. Il me chuchote des mots crus à l’oreille. Qu’il aime me voir mouiller, jouir, gémir. Qu’il aime mes seins et mon cul. Sa vulgarité me met à l’aise. Je n’ai pas à faire l’amour comme une bourgeoise – lui, bourgeois il ne l’est pas du tout. Il me rappelle les garçons de mon quartier avec qui je couchais adolescente.\nMaxime n’est pas dégoûté par mon désir, par mes fluides, par mes gémissements, par mes mots pas comme il faut qui répondent aux siens. Il quitte mon corps pour enfouir de nouveau sa langue entre mes jambes, puis dans ma bouche, puis ses doigts, puis sa langue, puis son sexe de nouveau dans ma bouche. Je ne savais pas qu’on avait le droit de tout mélanger comme ça, d’inverser l’ordre. Il me dit que la vision de mes ongles parfaitement manucurés sur son sexe l’excite. Ça et mon solitaire massif aussi, j’imagine.\nIl a le nez dans mon cou pendant qu’il est en moi, sa main posée sur ma tête. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre que sa main est là pour me protéger. J’ai roulé sur le dos, Maxime est sur moi, et sans que je m’en rende compte le haut de mon crâne frôle à présent le coin de la table de nuit en bois. Maxime a posé sa main sur le sommet de ma tête pour éviter que je me cogne.\nJe fonds en larmes. Des pleurs que je ne reconnais pas, qui n’entrent dans aucune catégorie dont je suis familière. Ce ne sont ni des larmes rouges de rage, ni des larmes transparentes de tristesse. Ces larmes-là ressemblent à une cascade, aux barrages immenses d’Amérique du Sud que je n’ai jamais vus. Je pleure un continent où je n’ai jamais mis les pieds.\nMaxime s’excuse, me tend un mouchoir qu’il est allé chercher dans la salle de bains. Au bout de quelques minutes, j’arrive tant bien que mal à articuler : « Tu as posé ta main sur ma tête pour que je ne me cogne pas. » Maxime ne sait pas quoi répondre, le sexe ballant entre les jambes. Face à mes larmes diluviennes, il s’imaginait être le témoin des remords soudains d’une femme mariée, ou d’une solide crise d’angoisse. Il ne comprend pas qu’une main posée sur ma tête puisse susciter une telle détresse :\nJe n’allais pas te laisser te cogner…\nIl me tend un verre d’eau. À mesure que je bois, mes larmes cessent, comme si le seul remède pouvait être liquide (noyer avec encore un peu d’eau mes cascades de larmes).\n– Tu ne serais pas hypersensible, toi ? dit-il finalement en me caressant le dos.\nMes muscles se détendent un à un, je retrouve mon calme. Après quelques minutes, je m’allonge à l’envers dans le lit, la tête au niveau des pieds.\n– Tu me rejoins au pôle Nord ? je demande à Maxime d’un sourire retrouvé.\nIl rit, attrape les deux oreillers et s’installe près de moi après avoir ouvert grand la fenêtre. Le tableau est serein : la lumière de fin d’après-midi se pose sur le lit, les trains de banlieue s’approchent et s’éloignent dans un soupir régulier, l’odeur de l’averse monte jusqu’à notre étage. La main de Maxime est de nouveau sur mon bras (l’image est toujours pornographique), la couette d’une infinie douceur contre ma peau (qu’est-ce qui donne au linge des chambres d’hôtel une telle douceur ? Est-ce la lessive qu’ils utilisent en quantité industrielle ? Leurs énormes machines à laver qui font tout bouillir à cent degrés ? Leurs sèche-linge qui laissent les draps aussi chauds que s’ils sortaient du four ?).\nLe visage caressé par la lumière, je rêve d’une sieste bercée par le bruit des trains. Maxime me donne terriblement envie de dormir. Preuve qu’il n’y a rien entre nous : quand on aime on a encore envie de parler, de se voir, d’être ensemble. Quand on dort, on renonce à l’autre ; dormir, c’est cesser un peu d’aimer. C’est pourquoi j’en ai toujours voulu à mon mari de s’endormir aussi vite en ma présence.\nLes doigts de Maxime quittent mon bras pour se balader sur le bout de mes seins, autour de mon nombril, entre mes cuisses. Je commence à le toucher à mon tour, mais il arrête les mouvements de mon poignet. « Ne bouge pas. Laisse-moi faire. » Il ne me demande qu’une chose en retour : me regarder pendant qu’il me caresse. Je tiens quelques minutes ses yeux plantés dans les miens, puis je me réfugie dans son cou, car la jouissance est trop proche. J’ai peur qu’elle s’échappe, qu’elle ne lui glisse entre les doigts, alors je lui dis de continuer plus fort, je lui dis d’accélérer. Quand je me mets à gémir, il m’ordonne : « Vas-y, jouis. » C’est la première fois qu’on me dit une chose pareille (avoir un orgasme est-il quelque chose qu’on peut raisonnablement exiger de quelqu’un ? Apparemment oui. En tout cas, c’est efficace). Je jouis sous ses doigts, la tête dans l’oreiller. Cette fois, il n’a même pas eu à faire glisser ma culotte le long de mes jambes.\nAlors que j’agrafe mon soutien-gorge, Maxime m’interpelle doucement :\n– Est-ce que tu sais que tu as un grain de beauté inquiétant en bas du dos ?\nIl poursuit, mal à l’aise :\n– Je ne suis pas médecin, mais tu devrais peut-être le montrer à quelqu’un, il a une drôle de couleur, presque violet.\nJe suis mortifiée de honte. Maxime va penser que personne ne regarde mon dos. Il va penser que je suis l’une de ces femmes mariées que son mari n’a pas touchée depuis des mois. Il va penser que c’est pour ça que je suis dans cette chambre d’hôtel avec lui. Il prend une photo avec son téléphone pour me la montrer. Ce grain de beauté a effectivement une couleur étrange. Je le remercie en lui assurant que j’irai voir un médecin. Puis je supprime la photo de son téléphone (cette relation est adultère, je ne l’oublie pas). Je me retrouve alors nez à nez avec une photo de sa femme. Je m’excuse pour cette intrusion dans son intimité, je n’ai pas fait exprès, je n’ai pas pensé que supprimer la dernière photo de son téléphone ferait apparaître automatiquement la précédente. Maxime rougit et se sent obligé de confirmer ce que je n’ai pas le courage de formuler à voix haute :\n– Oui, c’est Clémence, ma femme.\nSa femme est très belle (on peut donc être infidèle à une très belle femme, ce qui me donne une raison de plus de m’inquiéter pour mon mariage). Ils sont à la terrasse d’un restaurant ; sa femme a un verre de vin rouge à la main, une jolie robe jaune, et elle sourit à l’objectif. Mon mari n’a aucune photo de moi dans son téléphone. J’ai donc du mal à reconstituer la scène : quel enchaînement de faits plus ou moins hasardeux a pu conduire à l’existence de cette photo ? Qu’est-ce qu’il a bien pu se passer ce soir-là entre Maxime et sa femme pour en arriver là ? Ils viennent de finir leur plat, attendent la carte des desserts, et il se dit tout à coup : « Ma femme est si belle ce soir qu’il faut absolument que j’immortalise ce moment. Je veux garder un souvenir de ce sourire et de cette lumière pour l’éternité. » ? Ou alors, c’est peut-être elle qui lui a suggéré de prendre une photo pour l’envoyer à leur groupe WhatsApp familial ? Ou au couple d’amis qui leur a conseillé ce restaurant italien en centre-ville, pour les remercier sous forme de clin d’œil ? Non, le sourire de Clémence est intime, sa tête légèrement penchée, elle fixe tendrement son mari, cette photo ne semble pas avoir d’autres destinataires que lui. Je note aussi qu’elle ne sort pas de chez le coiffeur : elle ne lui a pas demandé de la prendre en photo pour envoyer sa nouvelle coupe à une amie. Rien de tout ça. Je crois que Maxime a spontanément pris une photo de sa femme parce qu’il en avait envie.\nPendant que Maxime est sous la douche, j’attrape son téléphone : combien de photos de sa femme possède-t-il ? Je veux dire : des photos de sa femme, pas des photos de famille. Des portraits d’elle, sans leurs enfants, quand ils sont tous les deux, prises de sa propre initiative avec son téléphone portable sans autre but que de garder un souvenir d’elle. Mais son téléphone s’est verrouillé et je n’ai pas le code. Après trois tentatives infructueuses, il se bloque plusieurs minutes. Je dis quelques mots à Maxime à travers la porte de la salle de bains avant de partir.\nJe quitte l’hôtel avec légèreté. J’ai passé un bon moment, même si je sais que c’était pour de faux, comme disent les enfants. C’était bien, mais ça ne compte pas. Cette liaison ne sera ni féconde ni productive : aucun enfant, aucun mariage, aucun bijou ne sortira de cette fin d’après-midi passée avec Maxime. Même la photo de mon dos, unique témoin de ce moment, a été supprimée. De nous deux, il ne reste déjà plus rien.\nC’est le triste constat auquel j’arrive à chaque fois. Car j’essaie régulièrement de prendre un amant. Mais ces rendez-vous n’ont qu’un but : trouver un moyen d’alléger la pression amoureuse qui pèse tout entière sur mon mari en la répartissant entre plusieurs personnes.\nC’est la raison pour laquelle je ne me sens jamais coupable d’être infidèle : comment le pourrais-je, puisque je le fais par amour pour mon mari ? Et puis, je sais me poser des limites : je n’ai jamais trompé mon mari que le jeudi. Ce n’est pas la couleur de la trahison pour rien.\nAlors je flirte par messages, j’accepte un rendez-vous, je porte une jolie robe, je pense à m’épiler, je me laisse pénétrer quelques fois. Mais je ferais mieux de me rendre à l’évidence : malgré mes efforts, je n’ai jamais réussi à développer des sentiments pour un inconnu. 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