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  "text": "Mon sourire persiste jusqu’au lycée. J’enseigne avec conviction, je me déplace avec plus d’entrain que d’habitude entre les rangs, je parle plus fort, je suis plus appliquée, plus impliquée, plus patiente aussi ; même mon accent me paraît plus fluide et mon écriture plus droite sur le tableau blanc. Dans ma salle de classe, l’air me semble plus plein et l’oxygène plus nourrissant.\nÀ la pause, mon mari essaie de me joindre. Je ne décroche pas à ses deux premiers appels (de nouveau, c’est dur, mais c’est la règle). Je le rappelle cinq minutes plus tard et nous discutons de ma réunion pédagogique ce soir au lycée : qu’il n’oublie pas d’emmener les enfants au conservatoire après l’école.\nMa bonne humeur est communicative. On me dit que j’ai bonne mine, on me complimente sur ma jupe. Je déjeune avec une collègue que j’apprécie. On parle de nos élèves (c’est intéressant), de nos maris (c’est le moment que je préfère), de nos enfants (la conversation perd immédiatement en intérêt).\nLa déclaration d’amour nocturne de mon mari explique ma joie, mais le grand sourire que je porte depuis ce matin est également un cadeau du jeudi. Le jeudi ressemble à un deuxième lundi. C’est un recommencement, la fin de l’entracte, le nageur qui donne un coup de pied contre le mur du bassin pour basculer et repartir dans l’autre sens, la pause pique-nique à mi-chemin de la randonnée.\nPuis, sur les coups de 13 heures, le doute m’envahit. Un doute dévastateur, hyperbolique. Que s’est-il passé cette nuit ? Mon mari a-t-il vraiment prononcé ces mots ? Est-ce que je n’étais pas en train de rêver ? Pourtant, je m’en souviens parfaitement : « Je t’aime, je t’aime tellement, je t’aime. » « Je t’aime », puis « je t’aime tellement », et de nouveau « je t’aime ». J’entends encore distinctement sa voix. Il ne me l’a pas dit une fois, mais trois. Je n’ai pas pu me tromper trois fois. Je n’ai pas pu rêver aussi longtemps.\nSweep me off my feet please,\nSweep me off my feet now\nNous réfléchissons à une traduction avec mes élèves. C’est là que l’exercice est le plus stimulant : essayer par tous les moyens de traduire l’intraduisible, quand l’équivalent exact n’existe pas en français et qu’il faut bricoler quelque chose.\nSweep me off my feet. Si on fait du mot à mot, on trouve : « balaie-moi de mes pieds », mais cela ne veut rien dire. Il faut plutôt comprendre : « renverse-moi », mais on perd l’idée des pieds et de l’ancrage au sol. Autre possibilité : « fais-moi perdre pied », mais cette fois on ne voit plus le geste et la chute. Impossible de faire tout tenir en une seule formule. Sweep me off my feet : bouscule-moi. Fais-moi perdre l’équilibre et tomber. Décroche-moi du sol. Déracine-moi. Fais basculer ce qui me faisait encore tenir debout. Pousse-moi, je veux dégringoler et assister à ma propre chute. C’est une demande, formulée à l’impératif : Sweep me off my feet, please. Fais-moi tomber amoureuse de toi, s’il te plaît. Sweep me off my feet, now. Fais-moi tomber amoureuse de toi, maintenant.\nCette phrase raconte l’instant qui précède la rencontre, juste avant le basculement, quand on convoque l’amour. Car une rencontre amoureuse ne sort jamais de nulle part, aussi inattendue fût-elle en apparence. Elle exige qu’on soit, même inconsciemment, disposé à rencontrer quelqu’un. C’est de cet état d’impatience dont nous débattons avec mes élèves.\nJe fais exprès de choisir des textes qui parlent d’amour ou de dilemmes existentiels, car les débats qu’ils suscitent en classe nourrissent ma vie intérieure. Entre quinze et dix-huit ans, les émotions sont exacerbées, c’est l’âge des premières passions. Mes élèves savent donc très bien de quoi il retourne. De cette manière, je suis certaine d’avoir un certain nombre d’échanges profonds dans ma semaine. Partout ailleurs, j’ai l’impression de ne parler que logistique et vie pratique (vacances, décoration d’intérieur, choix des menus, école privée ou publique). C’est un fait : il est plus souvent question de soucis domestiques que de métaphysique dans les discussions entre adultes.\nSweep me off my feet please,\nSweep me off my feet now\nJe n’ai pas choisi ce texte au hasard. C’est sur cette chanson que nous nous sommes rencontrés avec mon mari. J’avais accepté, sans grande conviction, d’accompagner une amie voir jouer un groupe anglais dont je n’avais jamais entendu parler. La musique était très forte, nous avions du mal à nous entendre, mais quand cet inconnu s’est penché vers moi pour me dire comment il s’appelait, je suis immédiatement tombée amoureuse de lui. Son prénom me semblait être de bon augure : plein de promesses et rassurant à la fois, un prénom d’amoureux et de mari. La suite m’a donné raison. Notre première rencontre était si belle que j’ai parfois l’impression que notre couple en est le commentaire infini.\nPendant que nous échangions nos tout premiers mots (il exista un état du monde où mon mari et moi n’avions échangé que dix mots, cette idée me donne le vertige – à combien en sommes-nous à présent ?), le chanteur répétait sur ses riffs de guitare ces paroles que je n’ai pas oubliées : Sweep me off my feet please, Sweep me off my feet now.\nCe soir-là, mon mari était accompagné par l’un de ses amis. Je repense souvent à cet homme qui a eu la chance d’être le témoin de notre première rencontre. J’aurais tant aimé assister à la scène de son point de vue. Pouvait-il déjà anticiper l’importance que cette rencontre allait prendre dans nos vies ? Existe-t-il des signes extérieurs qui permettent de distinguer les rencontres sans lendemain de celles qui chamboulent une existence entière ? L’air autour de nous était-il chargé plus fort en électricité, prêt à réagir à la moindre étincelle ?\nCet homme est mort dans un accident de voiture l’année suivante. Je n’ai donc jamais pu recueillir sa version des faits. Une partie du récit de nos origines, un aspect essentiel de notre cosmogonie amoureuse, m’a été volée. Ce décès explique peut-être certaines des difficultés que j’ai rencontrées avec mon mari par la suite : comment savoir où on va si on ne sait pas d’où on vient ? Alors pour pallier ce manque, j’étudie tous les ans avec mes élèves les paroles de cette chanson, et je continue à tenter de percer le mystère que constitue toujours une rencontre.\nNous terminons la traduction de l’échange de vœux commencée lundi en classe. Le « I do » – « Je le veux » – produit toujours le même effet, même si je remarque que les filles y sont plus sensibles que les garçons.\n– It’s a beautiful declaration of love. The woman seems very in love with her husband, commente l’une de mes élèves.\nJ’ai bien fait de conserver les vœux que j’avais écrits il y a treize ans pour mon mari : c’est un bon exercice de traduction pour mes élèves, et l’occasion de réviser l’utilisation de l’auxiliaire. Ces vœux, je n’ai pas pu les prononcer le jour de notre mariage, après des mois d’écriture et de documentation. J’avais consulté une cinquantaine d’articles, lu des dizaines de livres sur le sujet, regardé un nombre incalculable de comédies romantiques, remplissant un épais carnet de toutes mes recherches et brouillons ; c’eût été un gâchis de ne rien en faire. J’ai transformé un échec amoureux en réussite pédagogique : qui pourrait me reprocher de savoir rebondir ? Plus un professeur est personnellement impliqué par le contenu de son cours, meilleur est son enseignement.\nMon mari et moi nous sommes mariés dans un château au milieu des vignes. C’était le mariage dont j’avais rêvé petite fille : plusieurs centaines d’invités, mes cheveux blonds remontés avec grâce en chignon, une robe somptueuse qui tournait à chacun de mes mouvements, des tables éclairées dans la nuit par des lampions de toutes les couleurs. J’avais bien sûr quelques appréhensions : mes parents issus d’un milieu populaire à la même table que la famille bourgeoise de mon mari ; mais finalement, si mes beaux-parents furent mal à l’aise, ils n’en laissèrent rien paraître.\nBercée par l’univers anglo-saxon, je tenais absolument à ce qu’ait lieu un échange de vœux : un discours, écrit de la main de mon mari, où il expliquerait pourquoi il était si heureux de m’épouser (j’ai même imaginé qu’on pourrait faire encadrer nos deux textes pour les accrocher dans notre chambre plus tard). Il était inconcevable qu’il ne m’exprime pas publiquement son amour. D’une nature introvertie, il ne s’épanche jamais sur les fondements de sa passion pour moi. Alors à quoi bon me marier si cette soirée n’était pas l’occasion d’une déclaration d’amour de mon époux ? Je sentais déjà que j’en aurais besoin pour les soirs de doute.\nJ’ai mis des semaines à en parler à mon futur mari, puis à ma belle-famille. Les quatre piliers du mariage catholique, les vœux devant le prêtre : cela n’a que peu de valeur pour moi. J’ai accepté de m’y plier, mais ils ne disent rien de l’amour, de la flamme, de l’engagement. Je voulais un échange de vœux comme dans les films américains. Ma belle-mère a été surprise, ce n’était pas la tradition, mais elle s’est montrée à l’écoute. J’ai expliqué que c’était important pour moi (j’ai même hésité à m’inventer des ancêtres aux États-Unis pour justifier mon attachement à cette coutume). Ma belle-famille a finalement suggéré que nous fassions cela avant le début du repas, au moment du discours des témoins.\nLe jour du mariage, tout semblait bien parti : la robe, la météo, ma peau. Comme prévu, les témoins ont fait leurs discours avant le dîner, mêlant humour et tendresse (c’est le genre qui veut ça). Puis est venu l’échange des vœux. Mon mari s’est saisi du micro, a remercié nos proches d’être là, il a aussi eu une pensée pour ceux qui ne pouvaient pas être avec nous ce soir. Puis il s’est tourné vers moi :\n– C’était important pour ma femme que nous prenions le temps de partager notre joie d’être ensemble. De dire ces mots à voix haute, devant nos proches. Alors voilà : je t’aime, ma femme. Je t’aimerai toujours. Je suis le plus heureux des hommes d’être tombé sur la plus belle femme du monde.\nApplaudissements. Larmes dans les yeux de nos parents. Dans ma main, les vœux que j’avais mis des mois à écrire. Mon mari m’a tendu le micro, mais je n’ai pas déplié le papier froissé entre mes doigts. Il n’avait prononcé que quelques mots, il aurait été ridicule que je lise mon texte (je m’étais entraînée et chronométrée, il durait sept minutes). Alors j’ai remercié une nouvelle fois les invités d’être présents, et j’ai dit à mon mari bien trop sobrement que j’étais heureuse d’être sa femme et que je l’aimerais toujours. J’étais pétrifiée. Ce jour-là, je n’ai rien pu dire de la beauté de notre rencontre deux ans plus tôt, de nos discussions sans fin aux terrasses des cafés les mois qui ont suivi, du soir où il m’a fait danser entre les cartons dans l’appartement où nous venions d’emménager.\n« Je suis le plus heureux des hommes d’être tombé sur la plus belle femme du monde » : j’aurais apprécié qu’il évite de me réduire à mon apparence physique, pour me complimenter sur ma personnalité ou la finesse de mon esprit par exemple. Tout le monde sait que la beauté ne dure pas toute la vie, contrairement aux liens du mariage.\n« Je t’aime, ma femme. Je t’aimerai toujours » : sobriété et pudeur. Ces deux mots lui vont bien, et en cela ses vœux lui ressemblaient (si on peut appeler cela des vœux). Sobriété et pudeur, d’accord. Mais moi je rêvais de gravité et de profusion. À ce moment-là, je me suis dit qu’il était peut-être trop jeune et immature pour se marier. S’il n’exprimait pas les raisons profondes de son amour pour moi, c’était peut-être parce qu’il ne les avait pas encore identifiées ? Il me trouvait belle et douce : est-ce que cela lui suffisait, qu’il n’avait pas cherché plus loin, qu’il ne s’était même pas posé la question ? « Je t’aime, ma femme. Je t’aimerai toujours » : c’est très joli, mais cela me paraissait un peu léger comme promesse pour la vie. Je me suis sérieusement demandé s’il avait saisi la mesure de l’engagement qu’il venait de prendre en m’épousant.",
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