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  "text": "La portière claque, la boîte aux lettres s’ouvre, la clef tourne dans la serrure : il est 19 h 30, mon rythme cardiaque grimpe, je m’anime de nouveau. La vie reprend.\nJuste avant qu’il entre, je suis allée l’observer depuis la fenêtre du premier étage pour le voir traverser l’allée fleurie et déterminer s’il avait l’air heureux ou non de rentrer à la maison. Résultat : son pas n’était pas particulièrement pressé, il ne s’est pas non plus recoiffé avant d’ouvrir la porte, mais il avait un léger sourire aux lèvres. Mon mari ne cesse de m’envoyer des signaux contradictoires.\nJe m’approche pour l’accueillir. L’odeur du poulet en train de rôtir parfait cette scène que j’ai répétée plusieurs fois dans ma tête avant son arrivée. Mon mari embrasse les enfants sur le front, et moi sur la joue. Cette fausse pudeur me révolte. Ils ne sont pas stupides, ils savent bien que leurs parents s’embrassent sur la bouche, pourquoi refuser de le faire devant eux ? Que mon mari soit aussi peu démonstratif m’inquiète : qu’est-ce que mes enfants perçoivent de notre couple ? Est-ce qu’ils trouvent que leur père a l’air amoureux de moi ? Ce ne sont que des enfants, mais ils restent les témoins les plus privilégiés de notre amour. En plus, on dit souvent que les enfants sentent ce genre de choses, que ce sont de vraies éponges émotionnelles (une affaire de neurones miroirs paraît-il). J’aimerais leur poser la question, mais je n’ai trouvé aucune manière d’aborder le sujet. Nous en discuterons peut-être plus facilement quand ils seront adolescents. Est-ce que nous pourrons enfin parler d’amour et du sens de la vie à table ?\nCar parmi tous les rituels de la vie en commun, la danse très réglée du repas de famille est celle qui m’ennuie le plus. Ce midi, nous étions deux amoureux attablés à la terrasse d’un restaurant : des passants auraient pu nous prendre pour deux collègues brûlant de désir l’un pour l’autre sans avoir encore osé le moindre geste, ou pour deux vieux amants (impossible à affirmer avec certitude de l’extérieur). Ce soir, en revanche, la pièce que nous jouons est sans ambiguïté : nous sommes deux parents qui dînent avec leurs enfants, en pleine représentation familiale. Je joue à la mère et lui au père. Et mon mari me manque.\nTout le monde connaît sa partition. Mon mari anime le dîner, chef d’orchestre de la conversation. On dirait qu’il se donne pour mission de faire parler nos enfants. Au moins, je n’ai pas à redouter de blancs. Il leur pose des questions, les relance, demande des précisions, les fait reformuler, veille à l’articulation cohérente de leur pensée : l’école, leurs activités, leurs apprentissages, les cours de musique, le concert de fin d’année du conservatoire. De mon côté, je leur souris avec autant de bienveillance que j’en suis capable en les écoutant parler. Car pour être honnête, ce qui se dit le soir à l’heure du dîner m’intéresse peu. Je questionne à mon tour mon mari sur sa journée, mais ses réponses sont vagues. Je n’arrive même pas à lui en vouloir. Il ne peut pas me donner les détails du dossier compliqué sur lequel il travaille, me faire partager son inquiétude concernant la santé de ses parents, ni parler sérieusement de son envie d’ailleurs : pas devant les enfants. À leur âge, ils sont assez grands pour comprendre mais trop jeunes pour que cela les concerne. Nous parlons sans que rien d’important ne se dise jamais autour de notre table, ce qui me frustre et m’ennuie profondément.\nHeureusement, mes enfants sont toujours allés se coucher plus tôt que leurs camarades de classe du même âge. Je leur ai rappelé des centaines de fois l’importance d’une bonne nuit de sommeil. J’aime leur expliquer avec force détails les choses essentielles qui se jouent lorsqu’ils sont endormis : leurs muscles se relâchent et se reposent, leur cerveau intègre et trie les souvenirs de leur journée, leur imagination travaille à plein régime à leur confectionner des rêves colorés, leurs hormones de croissance se diffusent dans tout leur corps pour les faire grandir. Bref, mes enfants sont toujours allés au lit de bonne heure.\nEn réalité, veiller au sommeil de mes enfants est une mission bien égoïste, calquée sur mes propres besoins, dont celui, essentiel, de passer plusieurs heures en tête à tête avec mon mari chaque soir. Mais plus mes enfants grandissaient, plus je voyais l’heure de leur coucher reculer dans la soirée et, inévitablement, le temps passé seule avec mon mari diminuer. J’assistais, malheureuse et impuissante, à la transformation de notre couple en famille.\nDésormais, mes enfants sont capables de lire seuls dans leur lit, mais mon mari continue de les rejoindre pour feuilleter avec eux quelques pages. Quand ils étaient petits, il leur racontait chaque soir un épisode de l’histoire des rois de France. Il commençait par les Mérovingiens, puis il passait aux Carolingiens, aux vrais Capétiens et aux Valois. Enfin, il arrivait aux Bourbons et il recommençait. Il suivait les chapitres d’un grand livre rouge aux pages usées d’avoir été tant de fois tournées ; mais ce livre n’était qu’un prétexte, le support d’un récit qu’il complétait chaque fois de nouvelles anecdotes (le bégaiement de Louis XIII, la commère de la cour de Louis XIV, l’ascension fulgurante de Nicolas Fouquet) et de questions (qui était le dernier fils de Louis IX ? De qui Diane de Poitiers était-elle la favorite ? Quelle reine a fait ériger le palais du Luxembourg ?). Ces détours dans les dates, les personnages et les batailles créaient chaque fois l’émerveillement de nos enfants. Mon mari ne leur a jamais raconté deux fois la même histoire.\nMoi je n’aimais pas quand c’était le tour d’Henri IV, un infidèle notoire. Je préférais quand il racontait les aventures de Louis XV, roi médiocre il est vrai, mais qui est resté fidèle à la même femme toute sa vie. Cependant mon récit préféré se situait de l’autre côté du Rhin : celui du général Bismarck, qui a aimé son épouse avec une constance et une ferveur assez inégalées dans l’Histoire. Jamais un pas de côté, même lorsque ses campagnes militaires l’éloignaient des mois entiers de celle qu’il aimait.\nQuand nous étions un jeune couple sans enfants, mon mari me lisait des poèmes de Paul Éluard après l’amour et des passages de La recherche le dimanche matin en buvant notre café au lit. Désormais, c’est à nos enfants qu’il fait la lecture à voix haute. La poésie du XXe siècle et Marcel Proust ont quitté notre chambre à coucher pour regagner sagement la bibliothèque du salon.\nJ’ai moi aussi beaucoup lu d’histoires à nos enfants quand ils étaient petits. Mais je le faisais avec moins de naturel que mon mari. Je mettais moins bien le ton et je n’ai jamais su imiter les voix des personnages aussi bien que lui. Et puis l’exercice me mettait mal à l’aise : impossible pour moi de savoir ce qu’ils comprenaient, à trois ou cinq ans, des aventures que j’étais en train de leur raconter, si j’allais trop vite ou trop doucement. Le soir dans leurs chambres, le temps me paraissait long et les livres sans fin.\nMa fille a aujourd’hui sept ans, presque huit. Quand je lui lis une histoire, j’essaie d’en choisir une où il n’y a pas de prince et où l’amour ne vient pas. Je lui achète des livres aux héroïnes indépendantes qui défient des dragons, voguent sur des navires de guerre, déterrent des ossements de dinosaures. Choisir ce genre de récits fait partie de la responsabilité douloureuse que je ressens vis-à-vis de ma fille. Je veux à tout prix qu’elle ne fasse pas les mêmes erreurs que moi.\nJ’aime nos enfants, c’est une évidence. Je les aime, mais il est également très clair que j’aurais préféré ne pas les avoir. Je les aime, mais j’aurais préféré vivre seule avec mon mari. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire avec certitude que je survivrais à la mort de l’un de nos enfants mais pas à celle de mon mari.\nPourtant, lui faire un enfant m’a rapprochée de lui. Surtout au début, quand nous vivions en autarcie tous les trois. C’était un engagement à vie (je serais pour toujours la mère de ses enfants) et une connivence précieuse (les nuits difficiles étaient les mêmes pour nous deux quand les otites de notre fils nous tenaient éveillés jusqu’à l’aube). Ce petit garçon était une chose de plus que nous avions en commun, un sujet de conversation inépuisable, la preuve et la concrétisation de son amour pour moi. Mais ça n’a pas suffi pour que j’aime mon fils autant que j’aurais dû.\nQuand mon mari a repris le travail et que je me suis retrouvée seule à la maison avec mon nouveau-né, je me suis sentie captive, enfermée dans un rôle de mère que je n’avais aucune envie de jouer et pour lequel je n’avais aucun talent. M’attendrir sur ce nourrisson endormi contre mon épaule n’a jamais été inné. Comme, plus tard, savoir quoi dire à nos enfants sur le chemin du retour de l’école. Rien de tout cela ne m’est venu naturellement. Je n’ai jamais réussi à adopter l’air fasciné des autres parents quand leurs enfants racontent leur journée. Je n’ai jamais réussi à m’intéresser à leurs jeux, à leurs préoccupations, à leurs amitiés. Je n’ai jamais réussi non plus à me faire à la lenteur de leurs pas ; si mes enfants se déplacent désormais à une vitesse raisonnable, longtemps leur lenteur m’a exaspérée. Ma fille dans la poussette, mon fils marchant à côté de nous, et moi lui répétant sans cesse : « Tu ne lâches pas la poussette, tu la tiens toujours avec ta main » – faire le chemin entre la crèche et la maison (distance réelle : 724 mètres) me donnait l’impression de faire un Paris-Tokyo (distance perçue : 9 710 kilomètres).\nJ’aime mes enfants, mais leur présence me pèse. Ne pouvoir parler de rien de profond le soir à table. Devoir attendre qu’ils soient couchés pour faire l’amour avec mon mari. Compter sur les doigts de la main les week-ends que j’ai passés en tête à tête avec lui ces dix dernières années. Perdre du temps dans mes déplacements : avec eux, je marche à moins de 4,7 km/heure, alors que seule j’atteins les 6,8 km/heure. Je ne parle même pas de mon corps que j’ai vu se déformer pendant mes grossesses (heureusement, ce fut une distorsion provisoire de ma silhouette, car j’ai perdu chacun des kilos pris à ce moment-là). J’ai évidemment choisi de ne pas allaiter mes enfants : je tenais bien trop à la fermeté de ma poitrine pour leur céder une part si importante de ma féminité.\nJe ne suis pas une mère assez présente, assez dévouée, assez attentive. Quand je vais chercher mes enfants à l’école, il y a toujours un groupe de parents qui discute dans un coin. Je leur adresse un signe de la main et fais mine d’être pressée, ce qui me dispense d’aller les saluer. En réalité, j’ai peur qu’ils en profitent pour me demander de tenir un stand à la fête de l’école, ou qu’ils se rendent compte au détour d’une conversation que je ne connais pas le prénom de leurs enfants alors qu’ils me demandent systématiquement des nouvelles des miens.\nJ’ai lu quelque part qu’il existait trois sortes de femmes : l’amoureuse, la maîtresse et la mère. J’ai trouvé cette réflexion très juste. J’ai passé mon enfance et mon adolescence à être l’amoureuse : je rêvais ma vie future dans des romans à l’eau de rose, et les seuls films que je jugeais dignes d’intérêt étaient ceux qui mettaient en scène une histoire d’amour plus ou moins contrariée et heureuse, mais toujours passionnelle. Jeune femme, j’ai continué à chercher le grand amour : être une maîtresse ne m’intéressait toujours pas – aimer sans s’engager n’a aucune saveur pour moi. Mais quand j’ai eu des enfants, je ne suis jamais passée à l’étape suivante. Je n’ai jamais changé de catégorie pour devenir une mère.\nAlors je fais de mon mieux, mais la plupart du temps je suis trop occupée à être amoureuse pour être une bonne mère.\nLoving is easy\nWhen everything’s perfect\nPlease don’t change a single little thing for me\nMon mari baisse le volume pour ne pas réveiller les enfants. Le refrain répète comme pour me narguer qu’aimer est facile. Pourquoi mon mari a-t-il choisi cette chanson ? Est-ce qu’il l’a fait exprès pour souligner mon incapacité à aimer comme tout le monde ? Peut-être essaie-t-il plutôt de me montrer la voie, de me faire passer subtilement un message : regarde, aimer pourrait être facile, si tu le décidais – mais j’en doute. J’ai tendance à voir le mal partout, mais sa sélection musicale est rarement bienveillante. Et la pop anglaise inaugure souvent nos soirées les plus glaciales.\nC’est toujours mon mari qui choisit la musique. C’est lui qui constitue la playlist de notre vie amoureuse et renouvelle régulièrement la bande-son de notre vie de famille. Mon mari donne le ton. D’un clic, il décide si l’ambiance sera mélancolique ou festive, militante ou romantique. Avec le temps, j’ai même appris à détecter s’il était de bonne ou de mauvaise humeur en fonction de ses choix. Il n’y a que dans ma voiture que je choisis la musique ; quand je suis seule, j’écoute les tubes qui passent à la radio, et je continue à acheter des CD pour mes trajets (en ce moment, j’écoute un musicien à taches de rousseur qui chante son divorce de façon lumineuse).\nPendant que mon mari prend sa douche, je l’attends sur le canapé. J’ai l’impression d’être un meuble moi aussi. Avec la musique en fond sonore et les magazines de décoration laissés sur la table basse pour me faire patienter, j’ai surtout l’impression d’être dans une salle d’attente. Je feuillette L’Amant du bout des doigts sans le lire.\nQuand mon mari me rejoint enfin, je referme mon livre. Systématiquement, quand mon mari entre dans la pièce, je pose mon roman, je coupe la radio, je lâche ma copie, j’éteins la télévision. Par réflexe, je m’arrête. Je me mets à disposition.\nMon mari lance alors un standard de jazz. Mais ce n’est pas n’importe quelle chanson. C’est la musique de notre première danse, celle du jour de notre mariage. Comment pourrais-je encore être assez naïve pour croire que ses choix musicaux sont le fruit du hasard ? Les preuves sont accablantes.\nMon mari ne s’était pas impliqué dans le choix de la couleur des faire-part et n’avait eu aucune exigence particulière pour le menu. En revanche, il avait décidé quel serait le morceau sur lequel on ferait notre première danse : « Je veux “Day by Day”. » Je lui avais suggéré à la place une reprise acoustique de « Sweep me off my feet », la chanson du soir de notre première rencontre, le symbole me plaisait, mais il a refusé. Il m’a répété cent fois que « Day by Day » était la plus belle chanson d’amour jamais écrite, et je l’ai écoutée cent fois sans jamais parvenir à en percevoir la beauté.\nDay by day I’m falling more in love with you\nAnd day by day my love seems to grow\nL’idée est simpliste. Preuve en est qu’elle est aussi facile à comprendre qu’à traduire :\nJour après jour, je tombe plus amoureux de toi encore\nEt jour après jour, mon amour pour toi me semble grandir\nComment mon mari pouvait-il adhérer à une idée aussi dangereuse ? S’il m’aimait un peu plus chaque jour, cela signifiait aussi qu’il pourrait un jour cesser de m’aimer. Car qu’est-ce qui m’assurait que la courbe continuerait à croître de façon exponentielle ?\nMoi, j’ai toujours aimé mon mari d’un amour inconditionnel. Depuis le premier jour, d’une quantité immense et égale, et sans que rien ne puisse changer cet état de fait. Je pensais, à tort, que c’était la signification que mon mari donnait lui aussi au mariage, avant de découvrir les paroles de cette chanson. La terrible vérité y était nue : son amour pour moi continuait à grandir deux ans après notre rencontre, et il trouvait cela normal d’introduire de la variation dans ses sentiments. Si mon mari pensait toujours m’aimer davantage plus tard, cela ne signifiait-il pas qu’il ne m’aimerait jamais vraiment ? Sur la piste de danse, devant nos amis et notre famille, cette citation du philosophe Pascal me revint avec terreur : « Nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »\nJe parcours souvent les pages de l’album photo de notre mariage, rangé tout en haut de notre bibliothèque ; suis-je la seule à y voir les deux larmes de tristesse au coin de mes yeux quand je suis dans ses bras pour notre première danse ?\nMon mari coupe la musique et allume la télévision. Je préférerais qu’on discute, mais je garde le silence. Moins d’une heure plus tôt, il souhaitait une bonne nuit à nos enfants et leur racontait une dernière anecdote dont il a le secret. Il y a mis le ton, les rires et l’affection. Mais maintenant que nous sommes enfin tous les deux, il m’apparaît entièrement vidé. Il ne reste rien de lui, il est creux comme une bouteille en plastique. Le quotidien l’épuise. Alors à défaut d’avoir la possibilité de passer le reste de la soirée seul, à se décontracter sans avoir de comptes à rendre à personne, mon mari a besoin de calme. Les soirs de semaine, je ne dois pas parler trop fort, ne pas lancer de sujets de conversation sérieux, ne pas le stimuler. L’unique mot d’ordre : le laisser se reposer.\nJe le sens habitué à ma présence. Il ne s’étonne pas de me voir assise à côté de lui sur le canapé. La force de notre amour, l’improbable concours de circonstances qui a mené à notre rencontre ne lui apparaissent plus avec évidence quand je suis dans la même pièce que lui. Il ne sursaute pas quand je bouge. Il ne se demande pas si je pars pour toujours quand je vais dans la cuisine me faire une tisane. Son corps ne tend pas vers le mien pour en vérifier la réalité.\nJe fais semblant de m’intéresser au film, mais toute mon attention est concentrée sur une seule mission : poser ma main sur la sienne. Je me rapproche et glisse mes doigts sous sa paume. Mais deux minutes plus tard, mon mari change de position et lâche ma main.\nAh ! do not run away yet !\nLeave it, let my hand be forgotten in your hand !\n« Ah ! ne t’enfuis pas déjà ! / Laisse, laisse ma main s’oublier dans ta main ! » – l’imploration de Roméo à Juliette me semble de circonstance. Shakespeare se rejoue sur mon canapé plusieurs soirs par semaine.\nJ’aimerais avoir le courage de me tourner vers lui pour lui crier que notre rencontre était un miracle. Lui faire comprendre que ma main dans la sienne est le plus beau spectacle qu’il ne verra jamais. Comment ai-je pu lui devenir familière aussi vite ? Après les premiers mois d’enchantement, j’ai assisté avec impuissance à tous ces rapprochements qui ne faisaient que nous éloigner davantage. Les regards émus et les gestes imprécis ont été remplacés par une douce complicité. La passion s’était éteinte pour laisser place au quotidien.\nÀ nos débuts, notre paysage amoureux ressemblait à une étendue infinie de dunes ; il évoquait le danger de l’aridité et l’immensité du ciel étoilé, la chaleur étouffante du jour et la froideur soudaine de la nuit. Puis nous sommes devenus un lac : une étendue plate et lisse. J’ai vu mon mari s’habituer à ma présence jusqu’à ne plus la trouver miraculeuse. J’ai vu le désert se transformer en lac.\nAlors que je suis en train de compter la durée pendant laquelle mon mari garde son bras contre mon genou (je suis satisfaite quand on dépasse deux minutes), il sort tout à coup son téléphone de sa poche. Est-ce qu’il s’ennuie avec moi ? Je ne comprends pas son besoin de créer un contact inutile avec l’extérieur alors que je suis à côté de lui. Comment peut-il pianoter sur son clavier en ma présence ? Qu’est-ce qui peut être, à cet instant, plus important ?\nJe pense à toutes les agressions que je subis depuis lundi et qui continuent ce soir (j’avais raison, la pop anglaise n’est jamais une bonne nouvelle pour mes amours). Au fait qu’il ait sorti son téléphone alors que j’étais à côté de lui. Au fait qu’il n’ait pas reposé sa main sur la mienne et que nos corps ne se touchent plus (même pas au niveau du genou). Au fait qu’il ne me demande pas non plus comment avance ma traduction. Au fait qu’il ne me remercie pas une nouvelle fois d’être venue lui rapporter son dossier ce midi. Au fait qu’il ne me présente toujours pas ses excuses pour la clémentine. Au fait qu’il ne me propose pas de laisser exceptionnellement les volets ouverts pour la nuit. Au fait qu’il ne me dise pas que nos enfants sont merveilleux et que notre vie ensemble est une bénédiction.\nJe l’imagine se tournant tout à coup vers moi ; il caresse mes jambes, on échange quelques mots affectueux pendant qu’il remonte sa main le long de ma cuisse – il me renverse sur le canapé, soulève ma robe, plaque violemment sa main sur ma bouche et son sexe entre mes cuisses humides. Je l’imagine sans difficulté, mais mon mari n’en fait rien car il est bien trop occupé à regarder la télévision.\nIl change de chaîne, puis éteint. Cet unilatéralisme de la télécommande me questionne : mon mari serait-il autoritaire ? Il ne me demande pas si je veux regarder le film jusqu’à la fin. Il ne dit pas, comme les autres maris le font certainement : « On éteint ? » Il ne prononce jamais ces phrases de transition qui permettent de conclure et de passer à autre chose. Il ne dit pas : « On va se coucher ? » Ses actes se font sans préavis : il saisit la télécommande, éteint la télévision, se lève et monte se coucher. Il ne met pas de mots sur les choses. C’est à moi de comprendre.\nJe suis persuadée que si je mettais une caméra dans le salon de Nicolas et Louise, ou de Lucie et Pierre, j’assisterais à un tout autre spectacle : à un moment de la soirée, l’un d’eux demande distinctement à l’autre s’il peut éteindre la télévision. Ou bien, il prévient qu’il est fatigué et exprime son désir d’aller se coucher. Avec cette caméra, je pourrais peut-être même observer leurs corps se rapprocher une fois la télévision éteinte. Les voir s’embrasser et se toucher.\nC’est alors que mon mari me dit, mot pour mot :\n– C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin.\nJe me lève afin qu’il ne remarque pas mes larmes. Je fais bouillir de l’eau pour me refaire une tisane. Le bruit couvrira celui de mes pleurs de tristesse (même si les larmes de cette catégorie sont généralement silencieuses). Quand mon mari me parle de la pluie et du beau temps, quand il ne me prend pas la main, quand il fait de moi une clémentine, quand il ouvre les yeux pendant un baiser, je suis aussi vulnérable qu’à seize ans, qu’à six ans.\n« C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin » : je ne peux pas accepter que mon mari me parle météo. Je ne peux pas accepter que nous n’ayons plus rien à nous dire. Pas après tous mes efforts pour maintenir entre nous des conversations stimulantes et variées.\n« C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin » : j’en ai aujourd’hui la preuve. Nous étions une fusée en direction de l’espace, notre amour échappait à l’attraction terrestre. Nous ressemblons désormais à un train de marchandises, lent, lourd et monotone.\nJ’essuie mes larmes et cherche quelque part en moi le courage de le rejoindre dans la chambre. Je me demande souvent si mon mari fait exprès de partir se coucher en premier pour ne pas avoir à éteindre les lumières derrière lui. Pour l’ambiance lumineuse de ce soir, j’ai fait avec ce que j’ai pu trouver (trois bougies et une petite lampe), puisque la lumière principale s’est brisée sur le sol dans l’après-midi ; au moins, elle ne gâchera plus aucune soirée avec mon mari à cause de son éclairage trop agressif.\nJ’en profite pour écrire quelques lignes dans mon carnet. J’évoque bien sûr sa main qu’il a retirée de la mienne tout à l’heure sur le canapé et son téléphone qu’il a sorti de sa poche quand j’étais à côté de lui. De nouveau, je trouve l’apaisement par les mots.\nAvant de monter, je passe aux toilettes du rez-de-chaussée. Une véritable bénédiction. À l’étage, elles sont juste à côté de notre chambre, ce qui m’oblige à descendre sous prétexte de me servir un verre d’eau, d’aller chercher le livre que je suis en train de lire ; ou bien je dis que j’ai oublié de mettre en route le lave-vaisselle. Car après quinze années de vie commune, je préfère encore mentir, me rendre malade, attendre d’être au lycée ou au restaurant plutôt que mon mari m’entende aller aux toilettes.",
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