{
  "model": "drbaph/OmniVoice-bf16",
  "device": "cuda:0",
  "dtype": "bfloat16",
  "language": "fr",
  "voice": "auto",
  "text": "Mon mari appelle pour me dire qu’il a oublié un dossier dont il aura besoin cet après-midi. Il était pourtant persuadé de l’avoir laissé dans son cartable. C’est une pochette à rabats qui contient un contrat important. Je propose de la lui apporter au travail, nous en profiterons pour déjeuner ensemble.\nDe retour à la maison, je passe un long moment à composer ma tenue pour l’occasion, hésitant devant l’armoire. Je possède énormément de vêtements. Je n’en achète pas beaucoup, mais je les garde tous. Je suis incapable de trier, donner ou jeter : chaque tissu est la relique d’une époque disparue, chaque vêtement le souvenir d’un moi passé, chaque étagère une machine à remonter le temps. Cette robe à fleurs très courte achetée l’été de mes vingt ans, Adrien me l’enlève d’un geste quand nous faisons l’amour toute la journée dans sa chambre d’étudiant, dont je sors les joues rouges et des nœuds dans les cheveux. Ce jean me ramène à une époque où je cours d’un lieu à l’autre, impatiente, en retard à un rendez-vous avec mon directeur de recherche pour parler de mon mémoire, toujours en baskets pour attraper le bus 47. Ce sac, je l’ai acheté quand j’ai commencé à fréquenter l’homme qui allait devenir mon mari – c’est le premier sac à main de luxe que je me suis offert, acheté avec l’argent volé dans la caisse du restaurant où j’étais serveuse l’été. Nous sortons du cinéma où nous sommes allés voir un film d’auteur, ou bien nous allons déjeuner chez ses parents un dimanche, et ce sac me donne une assurance nouvelle. Et puis, il y a cette robe de grossesse avec ses imprimés cerise. Je me revois le pas lent, enceinte et presque à terme, le nez en l’air sous le soleil, j’ai tout mon temps et un éclair au chocolat à la main (mon obsession pour les éclairs a été si intense pendant ma première grossesse que je n’ai jamais pu en remanger depuis).\nUnique persistance à travers toutes ces anciennes versions de moi-même : toujours, j’écoute Véronique Sanson dans mes écouteurs quand je marche dans la rue, et toujours, mon monde se colore de ses chansons d’amour.\nJe change de chemisier, je remplace mon jean par une jupe, j’opte finalement pour une robe. Je remets du parfum, espérant qu’il libérera sa dangerosité. J’en ajoute encore, mais ça ne sent que les fleurs et le propre. Je continue à me parfumer, pulvérisation après pulvérisation, une fois, deux fois, dix fois. Mais aucun poison, aucune passion ne surgit de ce flacon hors de prix. J’ai du mal à respirer, la rose collante et entêtante est partout sur mon corps ; je suis bonne pour retourner me laver. Je fracasse le flacon de toutes mes forces contre le sol.\nEn ramassant les bouts de verre, je me coupe le pied. Il y a un peu de sang sur le tapis blanc, que je ne cherche pas à nettoyer. Cette trace rouge me plaît. Enfin un peu de vie dans cet intérieur immaculé. Avant de partir, je tache mon chemisier en soie avec de l’encre pour avoir une explication à donner si mon mari me demande pourquoi je me suis changée depuis ce matin. Je laisse la blouse tachée en évidence sur le lit pour parfaire mon alibi. Pas sûre d’arriver à la récupérer, même en l’apportant au pressing demain. C’est dommage, je l’aimais beaucoup et elle m’allait bien.\nJe suis en train d’appliquer une couche de mascara quand je reçois un message de mon mari. Je le sais grâce à la sonnerie que j’ai personnalisée pour lui. Évidemment, j’ai choisi quelque chose de discret – L’Hymne à l’amour ne retentit pas chaque fois que mon mari m’écrit ou m’appelle, pour qui me prendrait-on ? Je ne suis pas stupide. J’ai choisi une tonalité disponible sur presque tous les téléphones, deux notes très simples (un ré et un si). Personne n’y prête attention, mais moi je sais immédiatement qu’elles sont associées à un unique contact dans mon répertoire : mon mari. Cette astuce m’évite bien des déceptions – espérer que ce soit lui, pour me rendre compte que ce n’est qu’une amie ou un proche.\nLe début du message est affiché sur l’écran. Je crois à peine à ce que je lis. Il commence ainsi : « T’as vu la dernière de… » Mon mari m’écrit pour commenter l’agissement d’un homme politique dont j’ai effectivement vaguement entendu parler à la radio tout à l’heure. Je n’en reviens pas. Mon mari ne m’écrit que très rarement. Il préfère me passer un coup de téléphone rapide, comme il l’a fait tout à l’heure, pour me prévenir qu’il passera chercher le pain ou pour me demander si je peux m’occuper de déposer notre fils à son cours de clarinette. Il m’appelle souvent, mais ses messages sont rares. Et aujourd’hui, il m’écrit pour parler politique alors que nous nous retrouvons dans une heure. Cela n’a aucun sens.\nJ’aurais compris qu’il m’écrive pour décaler d’une demi-heure le créneau de notre déjeuner. J’aurais préféré qu’il m’écrive pour me dire qu’il m’aimait et qu’il avait hâte de me retrouver. Ou pour m’expliquer pourquoi il pensait que j’étais une clémentine. Mais ce que mon mari a à me dire sur cet homme politique ne m’intéresse pas du tout.\nAlors que nous sortions ensemble depuis quelques mois, mon mari est parti voyager en Asie. La France était en pleine période électorale. Je me souviens d’un soir où il avait réussi à m’appeler depuis le téléphone de son hôtel. Nous avions peu de temps devant nous, et il avait malgré tout évoqué les résultats de la présidentielle à venir. Il me parlait avec passion de la campagne qui touchait à sa fin, du contenu des débats, de celui qu’il espérait voir devenir président. Je n’avais pas eu de nouvelles de lui depuis plusieurs jours, le manque était terrible, nous avions du mal à nous joindre par téléphone : qu’est-ce que ça pouvait bien me faire que la gauche l’emporte ou non dimanche ? Je n’étais même pas allée voter au premier tour.\nJ’improvise une réponse pour feindre de me sentir concernée. Je me demande surtout comment conclure mon message. J’ai envie de lui écrire : « À tout à l’heure, j’ai hâte de te retrouver mon amour. » Finalement, je me contente de : « À tout à l’heure. » C’est sobre et détaché. C’est exactement ainsi que j’aimerais qu’il me perçoive.\nQuand j’arrive au rendez-vous, mon mari n’est pas là. Je suis en avance, il n’est pas encore 13 heures. Pourtant, ma première pensée c’est qu’il ne viendra pas. Il m’a quittée pour de bon quand il s’est rendu compte que j’étais une mère peu aimante et une épouse trop exigeante. Il a pris la voiture, mis ses affaires dans deux grandes valises et loué un appartement en centre-ville dont il refusera de me donner l’adresse.\nJe tente de me rassurer en me répétant qu’il n’est pas encore l’heure. La seule chose qui atténue mon anxiété est de savoir que mon mari est ponctuel : je serai vite fixée.\nJe me souviens du jour où nous devions signer l’achat de notre maison, il y a un peu plus de dix ans. Nous avions rendez-vous chez le notaire un lundi à 14 h 30, pendant notre pause déjeuner. Je suis arrivée avec quinze minutes d’avance. J’ai attendu mon mari devant l’entrée en consultant nerveusement ma montre et mon téléphone. J’ai essayé de l’appeler une première fois à 14 h 25, une seconde fois à 14 h 30. Il n’a pas décroché. Mon mari n’est jamais en retard : il m’avait forcément fait faux bond. Il regrettait, il n’était pas prêt, il n’avait pas envie de cette vie-là. Je me suis décidée à sonner à 14 h 35, les larmes aux yeux, chancelante, prête à expliquer au notaire qu’il fallait tout annuler. Le notaire m’a accueillie avec un sourire et conduite jusqu’à son bureau où mon mari patientait. Il avait déjà commencé à parapher les exemplaires des documents que nous devions signer en m’attendant.\nJ’y repense souvent. Je revois mon mari, penché sur la pile de papiers un stylo à la main. Alors pour me calmer pendant que je l’attends, je me remémore cette scène avec précision, tout en me répétant à moi-même : « Il était là depuis le début. »\nOn pense souvent que c’est l’attente anxieuse qui crée la dépendance et alimente la passion. L’être aimé devrait être un homme marié à une autre qui ne répond plus au téléphone passé une certaine heure, qu’il est inutile de contacter le soir de Noël ou pendant les semaines creuses de l’été. La passion devrait naître de l’attente passive devant un téléphone, de la jalousie de le savoir dans son lit conjugal, de l’ignorance de la date du prochain rendez-vous.\nAux amoureux adultères, à ceux qui s’aiment à distance ou qui ne sont plus aimés, je voudrais dire que l’amour n’a jamais été une question ni d’incertitude ni d’attente, que la régularité et la réciprocité ne changent rien à l’intensité. Je voudrais leur dire que la passion peut aussi grandir dans la stabilité d’un foyer, dans l’exactitude d’une heure de retour, dans l’évidence d’un attachement, dans la répétition du quotidien. Je voudrais leur dire que le cœur peut aussi battre à heures fixes.\nIl est exactement 13 heures. J’aperçois la silhouette de mon mari s’avancer au loin. Je ne porte pas mes lunettes (il me préfère sans), mais je suis certaine que c’est lui, même à cette distance (il doit être à vingt mètres, peut-être vingt-cinq). Est-ce une preuve certaine de l’amour que de pouvoir distinguer d’un coup d’œil la silhouette aimée de toutes les autres silhouettes, même quand on est myope ? L’hyperacuité visuelle est-elle un effet secondaire connu du sentiment amoureux ? Et à quelle distance commence l’amour : quand on reconnaît la personne aimée à dix, cinquante ou cent mètres ?\nMon mari me propose de déjeuner dans un restaurant italien à un quart d’heure à pied de son bureau. Pourquoi s’éloigner autant ? Est-ce qu’il a peur qu’un collègue nous surprenne tous les deux ? Est-ce qu’il craint que quelqu’un demande devant moi des nouvelles de sa femme, révélant son infidélité au grand jour ? Est-ce qu’il a honte de me retrouver pour un tête-à-tête ? C’est vrai que ce n’est pas très viril : un déjeuner d’affaires pour discuter d’un contrat important avec le Danemark correspond peut-être davantage à l’image que mon mari souhaite donner de lui. Nous nous installons en terrasse. Je suis rassurée : s’il ne voulait pas qu’on nous voie ensemble, il aurait choisi de déjeuner en salle.\nÀ peine assis, mon mari réclame son dossier qu’il glisse dans son cartable.\n– C’est quand même pour ça que tu as fait le déplacement ! ajoute-t-il.\nJe ne réponds rien, mais je ne suis pas d’accord. Je suis heureuse d’être venue quoi qu’il en soit. C’est bien dommage que mon mari soit obligé d’oublier un contrat important pour qu’on prenne le temps de déjeuner ensemble.\nQuand la serveuse nous apporte la carte, sa jeunesse et sa beauté me déstabilisent. Je ne laisse rien paraître et je rationalise : cette jeune femme est très belle, mais jamais mon mari ne me quitterait pour une serveuse. Il y a cette expression en anglais, intraduisible en français : wife material. Quand j’ai rencontré mon mari, j’ai tout de suite su qu’il serait un excellent husband material, c’est-à-dire un mari potentiel. Il avait tout ce qu’il fallait – le milieu social, les bonnes études, la situation professionnelle, l’élégance. La carrure d’un mari pour moi et celle d’un père pour nos futurs enfants. Alors autant le dire franchement, cette serveuse pulpeuse n’a rien d’une wife material. Je ne doute pas qu’elle ferait une très bonne maîtresse. Il pourrait la retrouver quelques fois à l’hôtel, se satisfaire de sa peau très lisse, jouir entre ses seins ; mais jamais il ne la présenterait à ses parents. Jamais il ne l’emmènerait à un dîner avec des collègues, et jamais il ne lui ferait un enfant. Bref, cette serveuse ne constitue pas une menace sérieuse.\nQuand elle revient prendre notre commande, je n’ai pas encore eu le temps de jeter un œil à la carte. Mon mari, lui, sait exactement ce qu’il veut : des lasagnes. Pourquoi ne choisit-il pas la viande comme d’habitude ? En quinze ans, c’est bien la première fois qu’il choisit les lasagnes. Il a aussi une question sur les desserts et le vin. Nous venons à peine de nous asseoir, quand a-t-il eu le temps de réfléchir à tout ça ? Est-ce qu’il a regardé la carte avant de venir pour se préparer à notre déjeuner (chose que je fais souvent quand j’ai rendez-vous avec lui) ? Je le sens pressé, je commande la même chose.\nJe ne sais pas de quoi nous parlons, mais c’est plutôt facile. La parole, entre nous, a toujours été fluide. Je me rappelle les mots qui coulaient déjà de sa bouche vers la mienne lors de nos premiers rendez-vous. On oubliait parfois de faire l’amour tellement on avait de choses à se dire. C’est peut-être la raison pour laquelle on ne s’est jamais beaucoup embrassés par rapport aux autres couples. Les amoureux qui s’embrassent continuellement le font souvent pour masquer leur manque de conversation : quand on a une bouche collée à la sienne, difficile d’avoir une discussion profonde sur le sens de la vie. Avec mon mari, on n’a jamais eu besoin de s’embrasser pour combler le vide – c’est en tout cas ce que je me répète pour me rassurer quand Nicolas et Louise s’embrassent dans la cuisine après notre dîner : ils ont enfin quelques instants pour échanger en privé, et au lieu de cela ils préfèrent s’embrasser. Quelle drôle d’idée.\nNos discussions sont denses. Même avec les années, elles restent riches (en vocabulaire, en références, en nuances, en métaphores), ce qui est très important pour moi. La peur du blanc n’a jamais cessé de me terroriser. Adolescente, le couple que formaient Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir était mon modèle (sauf pour la non-exclusivité – le couple libre, très peu pour moi) ; je les visualisais dans des cafés, à parler pendant des heures, cigarette sur cigarette. Je fantasmais alors un mariage dont le ciment serait le ping-pong verbal et intellectuel, une union où les mots auraient le premier rôle. Avec mon mari, je m’efforce donc de finir ses phrases et de trouver sans cesse de nouveaux sujets de conversation. J’ai toujours eu si peur qu’il me trouve inintéressante.\nMon mari me parle, je ne l’écoute que d’une oreille, mais je vois qu’il me parle et cela me suffit. Des centaines de mots, de commentaires, de points d’exclamation lancés en l’air. Je prépare mes prochaines répliques pour éviter, à tout prix, le silence entre nous. Les plats arrivent juste à temps : je n’avais pas de nouvelle idée pour relancer la conversation.\nJe relève le ton amical de mon mari avec la serveuse quand elle dépose son assiette devant lui. Comment expliquer cette familiarité ? Est-ce qu’ils couchent déjà ensemble ? Est-ce que c’est pour cette raison qu’il a tenu à m’emmener dans ce restaurant plutôt qu’un autre ? Est-ce que ça excite mon mari de présenter sa femme à sa maîtresse ? Quelle mise en scène perverse.\nJe ne laisse toujours rien paraître. D’abord parce que je ne veux pas montrer ma jalousie (dévoiler sa vulnérabilité est toujours une erreur). Mais aussi parce que, d’un point de vue pragmatique, il y a un sujet plus important que je me sens enfin prête à aborder avec lui – la clémentine. Je dois choisir mes combats. J’attends le bon moment dans la conversation, puis je me lance :\n– J’ai repensé à ce que tu as dit hier soir, pour la clémentine. Je te trouve dur ! Moi je trouve que je ressemble plutôt à une mûre, ou à une cerise.\n– Tu es encore là-dessus ! répond-il en riant.\nC’est un rire qui dédramatise en même temps qu’il clôt définitivement la conversation. Mon mari marque une pause et reprend une gorgée de vin (est-ce sa nouvelle manière de changer de sujet lorsqu’il est mal à l’aise ?). J’ai perdu cette bataille.\nNous venons de finir notre plat quand un homme s’approche de notre table. Je reconnais un collègue de mon mari. Il me salue, me demande comment vont les enfants. Ne pourrait-il pas poser cette question à mon mari le lundi matin à la machine à café ? De nous deux, pourquoi est-ce toujours moi qu’on interroge sur notre vie domestique et nos projets de vacances ?\nJe suis troublée par cet homme qui côtoie mon mari tous les jours au travail. Il le connaît en tant que responsable, tuteur et collaborateur. C’est un aspect de sa personnalité auquel je n’aurai, moi, jamais accès. Mon mari est-il plutôt apprécié, admiré ou craint ? Je me demande comment il interagit dans un contexte professionnel, quelle énergie il dégage en dehors de la maison, sans femme et sans enfants. Je me demande comment il est quand je ne suis pas là pour le voir.\nMon mari lui propose de se joindre à nous pour le dessert (je prie pour qu’il ne gâche pas notre tête-à-tête ; il doit entendre mes prières car il décline poliment). Avant de s’éloigner, il interpelle mon mari une dernière fois en l’appelant « Arlequin ». Il comprend à mon regard interloqué que je ne suis pas dans la confidence et m’explique que l’équipe de mon mari s’est mise à le surnommer ainsi depuis qu’ils se sont rendu compte que c’était lui qui mangeait tous les petits bonbons multicolores laissés à disposition dans leur cuisine commune. Parmi les friandises, fruits et boissons que la société offre à ses employés, c’est donc de ces bonbons que mon mari raffole. Cette anecdote, à première vue sans gravité, me déstabilise. C’est une gourmandise que je ne lui connaissais pas. Mon mari préfère le salé.\nAu moment de payer, je suis sensible au fait que mon mari règle spontanément l’addition. C’est peut-être un détail, mais cette petite attention transforme officiellement notre déjeuner en rendez-vous galant. Je remarque alors qu’il laisse un pourboire franchement excessif. Le ton un peu trop familier avec la serveuse, les lasagnes, le pourboire élevé : est-ce que mon mari est tombé amoureux d’une autre femme ? Puisque ça ne peut pas être la serveuse qui n’a rien d’une wife material, qui est cette rivale que je dois craindre ? Est-ce l’euphorie de cet amour naissant qui le fait dépenser sans compter et modifier ses habitudes ? Il y a bien sûr d’autres explications possibles aux changements que j’ai relevés dans son comportement : il est peut-être heureux de déjeuner avec moi (c’est le meilleur scénario), soulagé d’avoir retrouvé son dossier (c’est probable) ou satisfait de la météo très douce de ce début d’après-midi (c’est vrai qu’il fait bon). Mais quelque chose a changé.\nHabituellement, je peux prédire le plat que mon mari commandera (tout sauf les lasagnes), le montant du pourboire qu’il laissera sur la table et la manière dont il remerciera la serveuse en partant. Je connais sa grammaire par cœur. Je connais son ton, ses intonations et sa syntaxe. Je peux anticiper ses mots (il m’est même arrivé d’anticiper ses éternuements). Je sais qu’il mange peu de sucreries. Alors comment peut-il devenir aussi brutalement un inconnu pour moi ?\nSur le chemin du retour, je pleure de tristesse. Je pleure pour la clémentine. Je pleure pour les lasagnes. Je pleure pour toutes ces blessures que mon mari m’inflige. Je pleure et les passants se retournent sur mon passage, car une si belle femme qui pleure, ce n’est pas si courant. Je pleure, et le pire c’est que je suis sûre que les larmes me vont bien. Elles doivent me donner un air d’héroïne racinienne.\nJe pense souvent à Phèdre, mon amoureuse préférée de la littérature (et il y en a plein, la compétition est rude). Je relis souvent cette pièce de Racine. Le scénario tourne autour d’un seul grand axe narratif : Phèdre brûle d’amour pour Hippolyte. Mais non seulement Hippolyte est son beau-fils, mais en plus il en aime une autre, Aricie. Il oppose à l’amour de Phèdre un cœur doublement inaccessible. La situation dans laquelle se trouve Phèdre est donc simple, et son chagrin, facile à comprendre. C’est celui, universellement connu, de l’amour impossible.\nLe cas est triste, pourtant je ne l’ai jamais trouvé tragique. Phèdre connaît l’objet de sa tristesse : elle aime d’un amour interdit et incestueux sans être aimée en retour. Hippolyte est son beau-fils et il en aime une autre. Il lui faut donc se résigner, mourir, oublier ou vivre avec – mais c’est une situation que Phèdre comprend très bien, un embarras communicable et clair, un problème qu’elle peut confier à sa nourrice Œnone. Phèdre n’est pas aimée et peut pleurer tranquillement sa peine.\nSi je pouvais lui parler, je dirais à Phèdre qu’il est plus douloureux encore d’aimer celui qu’on possède déjà. Moi, je n’ai aucune raison d’être triste. Si je devais expliquer à un passant pourquoi je pleure, qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Que je suis dévastée parce que mon mari pense que je suis une clémentine ? Que je m’effondre parce qu’il a pris les lasagnes ? Que je suis en pleurs parce qu’il a laissé un pourboire important ? Au fond, je sais que mes larmes n’ont aucune raison d’être. Celles de Phèdre sont limpides comme du cristal, les miennes sont monstrueuses.\nMalgré nos différences, nous nous rejoignons au moins sur une chose avec Phèdre : notre refus de l’amour. Toutes les deux, nous aurions préféré ne pas aimer. Nous subissons les conséquences d’un amour trop intense et inapproprié. Aucune complaisance à être une femme amoureuse. Aucune autosatisfaction à vivre une telle passion. Aucune indulgence envers moi-même quand je me mets dans un tel état.\nJ’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,\nInnocente à mes yeux, je m’approuve moi-même.",
  "sample_rate": 24000,
  "num_step": 16,
  "output": "/home/newappai/easyreadvoice-theatre/livres_audio/mon_mari/tmp/12.wav",
  "timing": {
    "load_seconds": 1.564226991000396,
    "generation_seconds": 178.0720270999991,
    "audio_seconds": 1263.2,
    "realtime_speedup": 7.093758747917383
  },
  "vram": {
    "allocated": 1.8997225761413574,
    "reserved": 2.796875,
    "peak_allocated": 2.2041869163513184,
    "peak_reserved": 2.796875
  },
  "validation": {
    "finite": true,
    "nonzero": true,
    "num_samples": 30316800
  },
  "backend": "gpu-ssh",
  "server": {
    "hostname": "newappai-B550M-AORUS-ELITE",
    "python": "/home/newappai/omnivoice-test/.venv-gpu/bin/python",
    "script": "/home/newappai/.local/share/omnivoice/remote_gpu_request.py",
    "device": "cuda:0"
  }
}
