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  "text": "Je suis de mauvaise humeur. Le mercredi est une journée orange, comme la clémentine. Depuis ce matin, plusieurs objets aux teintes orangées me narguent déjà : ma crème de jour à la mandarine, le bracelet de ma montre, les carottes râpées pour le repas de ce soir dans le frigo.\nJ’ai passé la nuit à répertorier et à classer tous les fruits qui me venaient à l’esprit. Je suis arrivée à la conclusion suivante : j’aurais aimé être une pêche, une mûre ou une cerise. J’ai détesté être une clémentine, mais je n’aurais pas non plus apprécié être une poire, une banane ou du raisin.\n– Tu as oublié ta bague hier soir en rentrant, elle était en bas à côté des clefs ! fanfaronne mon mari en me tendant mon solitaire (objet si bien nommé : je ne me suis jamais sentie aussi seule que depuis que je suis mariée).\nSa naïveté m’est insupportable. Mon mari est tellement certain de mon amour que même ma bague posée en évidence sur le meuble de l’entrée ne lui est pas apparue comme une menace. Mais dans quel monde vit-il ?\nMême si l’incident de la clémentine ne s’était pas produit, nous n’aurions jamais dû accepter l’invitation de Nicolas et Louise. Ce dîner n’avait aucune raison d’être. Quand je suis avec mon mari, je n’ai pas besoin de voir nos amis. Je n’ai pas non plus envie de rendre visite à mes parents, et mes enfants ne me manquent pas. Mon mari me suffit. Lui au contraire aime être entouré. Il s’anime au contact de la chaleur des groupes. Il aime les sorties et les rencontres. Mais sa sociabilité m’est douloureuse. Chaque nouvelle personne qui entre dans notre vie est une dilution supplémentaire de son attention, une dilution de lui, un partage qui m’épouvante. L’énergie qu’il déploie auprès des autres me blesse : elle ne cesse de me raconter que je ne suis pas assez pour lui.\nSi je ferme les yeux pour me le représenter, mon plus grand bonheur ressemble à une vie restreinte à l’espace de notre maison. Mon idéal serait un tête-à-tête perpétuel avec mon mari : nous sommes tous les deux dans notre salon, nous buvons un café corsé et nous discutons pendant des heures. Parfois, je m’imagine seule sur terre avec lui. J’invente une épidémie foudroyante, une guerre nucléaire dont nous sommes les uniques survivants, une île déserte où nous échouons après un accident d’avion. Quand je pense à mon propre bonheur, il se conjugue systématiquement à deux : nous sommes seuls et nous sommes deux. Je n’y peux rien si mon paradis est le couple, le duo, la paire.\nJe suis prête à partir au lycée quand mon mari m’interpelle. Il ne trouve plus son portefeuille, il va être en retard pour déposer les enfants à l’école, il ne comprend pas pourquoi il n’est pas sur le meuble de l’entrée, il était pourtant sûr de l’avoir mis là, c’est même lui qui a payé Zoé hier soir.\n– Tu as regardé dans les poches du pantalon que tu portais hier ?\nJ’ai l’impression d’avoir vécu cette scène mille fois : mon mari qui se demande pourquoi son portefeuille, ou ses clefs, ne sont pas là où il pense les avoir laissés. Un autre jour, c’est son téléphone qu’il ne trouve plus. Ça fait des années que je lui répète de ranger ses affaires toujours au même endroit, mais rien n’y fait. J’entends mon mari qui s’agite dans la chambre, puis un silence. Effectivement, son portefeuille est bien dans la poche de son pantalon.\nSes oublis ont commencé du jour au lendemain, quelques mois après la naissance de notre fille. Mon mari a fini par prendre rendez-vous chez le médecin, déstabilisé par sa mémoire subitement défaillante. À certains moments, il avait l’impression de devenir fou. Aucun problème pendant des semaines, puis une montre qui disparaissait de la salle de bains et que l’on retrouvait plus tard dans un tiroir. Comme les scanners et les tests neurologiques ne révélèrent rien (aucune lésion cérébrale, aucune maladie dégénérative), on a tous les deux choisi d’en rire. Depuis, nous plaisantons ensemble de son étourderie : mon mari est tête en l’air ! Il est si distrait ! Il oublie tout : ses clefs, son ordinateur, son téléphone, son chargeur, la liste de courses. Heureusement, il n’a jamais laissé les enfants dans la voiture un jour de canicule ou dans le chariot du supermarché.\nLes deux mains sur le volant, je suis incapable de démarrer. L’insupportable odeur fleurie de mon parfum imprègne tout le véhicule ; je baisse les vitres, mais dehors c’est la même chose, ça sent le jardin bourgeois (la bataille est perdue d’avance contre le jasmin et la rose). Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur et remarque que je me suis trompée de foulard. Quand j’ai plongé ma main dans le tiroir tout à l’heure, j’ai attrapé celui aux motifs orange (depuis que mon mari a fait de moi une clémentine, j’ai décidé solennellement que je ne porterai plus jamais de vêtement de cette couleur), alors que je pensais avoir pris le vert. Je ne me suis pas rendu compte de mon erreur parce que je me suis habillée dans le noir.\nPendant le trajet, la longue procession des objets orangés se poursuit : une publicité pour un jus d’orange de Sicile affichée à un feu rouge – au moment où une voiture orange s’arrête à ma hauteur. Je ris nerveusement. Je déteste le mercredi, et pas seulement parce que c’est la journée des enfants. Le mercredi est surtout le jour de Mercure. Cette petite planète chaotique et pressée gouverne mon signe, la Vierge, et je suis souvent à la merci de sa trajectoire dans le système solaire. Dès qu’elle passe en rétrogradation comme en ce moment, tout se complique : problèmes pour communiquer, remises en question, émotivité exacerbée. Je déteste le mercredi et je déteste Mercure.\nMon foulard orange m’est de plus en plus insupportable. Au début, c’est une gêne légère en conduisant. Puis j’ai l’impression qu’il m’empêche de respirer quand je traverse la cour du lycée. Une fois dans la salle de classe, je suffoque tout à fait. Je l’enlève et je le jette par la fenêtre. Des élèves le piétinent en contrebas. Je ne pouvais plus supporter d’avoir, nouée autour de mon cou, la faute de mon mari : celle de m’empêcher de dormir les volets ouverts. C’est à cause de lui que je dois m’habiller dans le noir quand je me lève tôt. Tout est de sa faute. Et c’est à cause de lui que je me suis trompée de foulard ce matin.\nJe me répète pour me calmer ce que ma mère m’a toujours dit : le mariage, c’est faire des compromis. Dormir les volets fermés, ce n’est quand même pas grand-chose. En plus, de nombreux couples dorment ainsi ; après tout, ce n’est qu’une question d’habitude. Et puis les scientifiques s’accordent à dire que le sommeil est plus réparateur dans le noir complet. Alors ce n’est quand même pas grand-chose. Mais au bout de quinze ans, peut-on encore dire que ce n’est quand même pas grand-chose ? 5 475 nuits, est-ce vraiment quantité négligeable ? 5 475 matins à avoir un peu moins bien dormi, est-ce que ça ne compte pas ? 5 475 matins à ne pas être réveillée par la lumière naturelle du jour, n’est-ce pas un renoncement qui mériterait que je m’en indigne ?\nÀ cause de ces volets fermés, je dors mal. Or le manque de sommeil détruit ma santé et augmente mon risque de cancer. Je perds aussi en efficacité au travail et j’ai une conduite plus dangereuse sur la route. Quinze années à être plus irritable, à faire preuve de moins de patience avec mes enfants et mes élèves, à avoir plus de difficulté à mémoriser de nouvelles informations. Quinze années d’un sommeil de mauvaise qualité, d’une fatigue diffuse qui ralentit mon temps de réaction : si je suis témoin d’un accident ou si la maison prend feu, les conséquences pourraient être désastreuses. En plus, mal dormir fait grossir, alors que mon mari est le premier à me complimenter sur ma minceur. Ces 40 000 heures de sommeil destructrices dans le noir, qui me les rendra ? Qu’est-ce qui les compensera ?\nLe mariage, c’est faire des compromis. Mais pourquoi est-ce moi qui ai accepté de m’adapter ? Il n’y avait pas plus de raison que ce soit moi qui cède plutôt que lui. Pourtant, les volets fermés se sont installés comme une évidence entre nous. La question s’est à peine posée. Mon mari peut toujours se cacher les yeux avec un bandeau, alors que moi je n’ai pas la possibilité de reproduire artificiellement la lumière de la rue dans notre chambre. En plus, hier, quand j’ai entrouvert les volets, les premiers rayons du soleil ne l’ont pas réveillé : est-ce que son sommeil est aussi léger qu’il l’affirme ? Il a un jour décrété qu’il ne pouvait dormir que dans le noir complet, mais après tout on n’a jamais essayé de faire autrement. Peut-être qu’il ne s’apercevrait même pas de la différence.\nL’injustice me saute aux yeux, et même – j’ose à peine me le formuler – le mensonge. Est-ce que mon mari m’a toujours fait croire qu’il ne pouvait dormir que les volets fermés alors qu’il n’en sait rien ou, pire, que ce n’est pas vrai ? Est-ce un moyen pour lui d’asseoir sa domination sur moi ?\nPlus tard dans la matinée, je ne peux pas m’empêcher d’organiser un vote à main levée dans ma classe. Je constate que ceux qui dorment dans le noir complet ne forment même pas une écrasante majorité. Mon mari ne peut donc pas se cacher derrière la supériorité numérique. Comment a-t-il pu me faire croire que dormir les volets fermés allait de soi ?",
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