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  "text": "Quand nous arrivons, leur appartement est légèrement plus en désordre qu’à l’accoutumée. Nous apercevons leur petite Violette endormie dans son berceau. Mon mari et moi nous retrouvons face à deux jeunes parents aussi épuisés qu’épanouis.\nNicolas et Louise vivent dans un impressionnant appartement que nous n’aurions jamais pu nous payer. Mon mari envie beaucoup son ami d’enfance, moi non. Je préfère notre maison. Je préfère notre vie. Nicolas a eu de nombreuses aventures et compagnes avant de rencontrer Louise, il s’est marié pour la première fois l’année dernière, il touche un gros salaire grâce à un poste haut placé dans la finance, il voyage souvent et loin, il va voir les pièces des metteurs en scène en vogue, il dîne dans des restaurants qui viennent d’ouvrir et dont nous n’avons jamais entendu parler. En un mot, Nicolas est libre, et cela se concrétise ainsi : il habite un duplex moderne en plein centre-ville alors que mon mari habite dans une maison bourgeoise en périphérie ; et pour ça, mon mari m’en voudra toujours un peu.\nLouise me remercie pour les fleurs. Je la suis à travers l’appartement pendant qu’elle se met en quête d’un vase. Le premier qu’elle trouve est trop petit. Je m’excuse, honteuse. Louise rit et me remercie une nouvelle fois pour « ce très beau bouquet », mais je crois saisir un brin d’ironie dans sa voix. Elle finit par déposer les pivoines sur le buffet du salon. Au milieu de la décoration moderne et minimaliste, ce gros bouquet pastel est ridicule.\nLouise est sublime dans sa longue robe noire, et je ne peux pas m’empêcher de lui faire remarquer que cette couleur et cette coupe lui vont bien. Je m’en veux au moment même où les mots sortent de ma bouche. C’est un travers que je tente de corriger depuis des années : je commente systématiquement un collier, une tenue, un rouge à lèvres ou un parfum qui me plaisent (il faudrait que je me contente de me renseigner discrètement pour savoir d’où ils viennent et acheter les mêmes plus tard). J’ai toujours éprouvé une admiration démesurée pour les femmes de mon entourage, et le leur faire sentir me place insidieusement en infériorité par rapport à elles. Il faut que j’apprenne à ne pas le faire. À moins le faire. Louise me remercie, mais ne me retourne pas le compliment. Dans les milieux bourgeois, on se complimente peu.\nJe me rassure en passant méthodiquement en revue toutes les raisons pour lesquelles je n’ai pas à m’inquiéter : mes ongles sont impeccables, mes cheveux sont parfaits, ma tenue est élégante. Je le sais parce que je n’achète que des vêtements que j’ai vu portés par des femmes au style irréprochable, ou dans des boutiques assurément fiables. La nouvelle robe que je porte ce soir ne fait pas exception : noir et blanc, en soie, faussement simple et faussement sage, parfaitement coupée, aperçue cette saison à un cocktail. Pour mes vêtements, je préfère ne prendre aucun risque, et j’y mets le prix qu’il faut sans sourciller. Je respire et tape doucement au creux de mon poignet avec deux doigts pour retrouver mon calme (une technique que m’a enseignée une sophrologue pour ralentir mon rythme cardiaque) tout en récitant dans ma tête ces phrases qui m’apaisent : Mes complexes ne transparaissent pas sur mon visage. La vision que j’ai de moi n’est pas ce que perçoivent les autres. Tout va bien, je suis à ma place.\nEt puis, j’ai la beauté pour moi. De ça, je n’ai jamais pu douter. Objectivement, je suis plus belle que Louise. Je détaille ses défauts d’un regard : je suis plus grande et plus mince qu’elle, mes traits sont plus fins. Quand elle se déplace avec grâce à travers son grand appartement immaculé et que sa robe flotte à chacun de ses mouvements, oui, on pourrait penser que Louise est belle. Mais si on s’approche pour la regarder plus attentivement, on remarque assez vite que son visage n’est pas si gracieux (son nez, surtout) et qu’elle a quelques kilos en trop (c’était déjà le cas avant et sa grossesse n’a rien arrangé). Sa beauté apparente ne résisterait pas à une tenue moins sophistiquée et à un appartement en banlieue à la décoration douteuse. Louise n’est pas vraiment belle : elle paie pour être jolie.\nCe n’est pas mon cas. Mes parents auront au moins eu la courtoisie de me transmettre un patrimoine génétique avantageux à défaut de m’avoir légué quoi que ce soit d’autre. On me complimente sur ma beauté depuis l’enfance. Adolescente, dans les allées du centre commercial de mon quartier populaire, sans maquillage, avec un jean et une vieille paire de baskets, on se retournait sur mon passage. Il paraît que je ressemblais déjà à Nicole Kidman, quelque chose dans le regard m’a-t-on souvent dit. Dans la froideur aussi, j’imagine.\nGrâce à mon mari, j’ai affiné cette beauté. Je suis sortie de ma classe sociale pour adopter la silhouette sophistiquée que je rêvais d’avoir. Je maintiens mon corps sculpté avec le yoga et le tennis. J’ai appris l’élégance (qui ne repose finalement que sur un trio simple : un manteau, un sac et des chaussures hors de prix. Une fois cette sainte trinité bien maîtrisée, le reste est facile). Je sais maintenant qu’il ne faut pas poser son sac à main par terre à la terrasse d’un café, mais sur ses genoux ou sur une chaise à côté de soi ; je fais nettoyer au pressing mes vêtements fragiles ; je renouvelle mes chaussures à chaque saison ; j’ai intégré les codes d’un maquillage discret mais élégant (en porter sans jamais avoir l’air trop maquillée – assumer, seul, un rouge à lèvres carmin ou bordeaux). Je paie pour qu’on s’occupe de mes ongles. Je vais chez le coiffeur tous les mois pour que mes racines ne soient jamais visibles. J’achète des crèmes pour le visage à plusieurs centaines d’euros. Autre révélation ? Nul miracle, hérédité ou privilège de classe dans les coiffures impeccables des femmes que j’admirais tant, mais le résultat mécanique d’un brushing quotidien qui ne nécessite que deux choses : un sèche-cheveux professionnel et une brosse adaptée. Bref, c’est ainsi que je suis devenue l’une de ces femmes aux collants jamais filés, et que j’ai appris à assortir mon apparence avec la maison bourgeoise que mon mari et moi avons achetée.\n– À Violette !\nNous trinquons au champagne, quand mon mari (avec un ton qui ressemble à de la connivence) ajoute : « Bienvenue dans la vraie vie ! » en s’adressant à Nicolas et Louise. Je ne sais pas comment interpréter cette expression. Qu’est-ce que mon mari entend par là ? À quoi la reconnaît-on, « la vraie vie » ? Nous discutons de leur nouveau statut de jeunes parents quadragénaires, des couches et des biberons. Sa coupe à la main, mon mari raconte la période où notre fils ne faisait pas encore ses nuits, pleurant des heures entières, nous gardant éveillés et impuissants. Il rassure Nicolas, lui répète que les enfants grandissent, que le manque de sommeil, les larmes et les cris ne durent pas éternellement. Est-ce que c’est ça que mon mari veut dire quand il annonce solennellement à ses amis qu’ils accèdent à « la vraie vie » ? Est-ce pour lui synonyme d’une vie sans fantaisie et trop contraignante ? Est-ce que « la vraie vie » signifie pour lui abandonner ses rêves et renoncer à sa liberté ?\nMon mari garde donc un souvenir pénible des mois qui ont suivi la naissance de notre fils. Moi, je repense encore avec émotion à mon mari le berçant précautionneusement, ses mains immenses sur le corps minuscule du bébé, notre soulagement quand il trouvait enfin le sommeil, nos rires nerveux et complices le lendemain matin alors que nous n’avions dormi qu’une poignée d’heures à nous deux. Ces souvenirs avec mon mari me sont d’autant plus précieux que nous vivions quasiment en autarcie tous les trois à ce moment-là. Par chance, nous ne pouvions pas recevoir de visites ni sortir de chez nous car notre fils, né prématuré, avait un système immunitaire fragile. Une vraie bénédiction pour notre couple.\nAvant de passer à table, Nicolas et Louise nous montrent les premières photos de Violette soigneusement collées dans un album, avec une jolie phrase et une date en bas de chaque page pour fixer le souvenir. Comme Louise, j’ai moi aussi commencé à me constituer un album quand j’ai rencontré mon mari, avec les lieux et les années inscrits au stylo plume. Les photos de mes voyages et de mes amis avant lui n’y figurent pas. Mon mari marque le début de ma vie digne d’être archivée.\n– Je ne comprends vraiment pas qu’on puisse refuser d’allaiter son enfant ! Ça n’a pas de sens ! lâche Louise juste avant de passer à table.\nC’est sa franchise qui la caractérise le plus. Une brutalité à laquelle je suis habituée, qui pourtant me laisse toujours sans voix. Louise tient des propos qui, mis dans une autre bouche que la sienne, pourraient blesser. Mais une bienveillance profonde rend toutes ses paroles inoffensives. Son sourire désarme ses mots. J’ai refusé d’allaiter mes enfants, et Louise le sait, malgré tout elle juge que cela n’a aucune importance et qu’il n’y a pas de raison que je le prenne mal : elle donne simplement son avis. Je me souviens du jour où Louise m’avait dit : « C’est fou comme je déteste le vert ! Ça me rappelle ma mère ! » quand je portais une robe de cette couleur – sans y voir le moindre problème.\nLouise se montre fantasque, bruyante et franche ; pendant que Nicolas reste élégant, contenu et prévenant (ce soir, ils sont tous les deux très exactement eux-mêmes). Nicolas est de ces personnes qui font l’effort de faire un pas dans votre univers. Toutes ses questions montrent qu’il s’intéresse, et qu’il pense parfois à moi, en mon absence. Il me demande où en est mon travail avec mon éditeur, comment se passent mes cours, si j’ai lu la saga de ce romancier new-yorkais qu’il vient de découvrir et si je trouve que la traduction en est bonne.\nNicolas est aussi réservé que Louise est sociable. Louise est aussi indélicate et brusque que Nicolas est attentionné et attentif. Elle est solaire. Il la tempère. Ensemble, ils se complètent comme deux pièces de mécanique qui s’emboîtent tout à fait, un engrenage parfaitement huilé où les différences sont autant de complémentarités qui rendent le mouvement possible. Je crois que c’est aussi ce qu’on nomme parfois « alchimie ».\nLa table est vite encombrée de plats, de pain et de vin. Le repas est excellent. J’apprécie d’autant plus ce dîner que je déteste recevoir. Je ne sais jamais quoi préparer, il me faut des semaines avant de me décider. Heureusement c’est mon mari qui s’occupe de choisir le vin, ce dont je serais bien incapable. Je pourrais acheter la bouteille la plus chère chez le caviste, mais même ainsi je risquerais d’être ridicule : on ne sort pas un vin à plusieurs centaines d’euros pour un barbecue entre amis. Dans ma vie, le mauvais goût est toujours resté un péril constant, car j’ai vite compris que l’argent de mon mari ne m’achèterait ni l’élégance ni les bonnes manières.\nMes mains sont toujours apparentes (jamais sur mes genoux). Je fais passer les plats par la gauche. J’attends que Louise me le propose avant de me resservir du poisson. Je laisse Nicolas remplir mon verre de vin. Je ne reprends pas de fromage. Le repas se termine, mes couverts sont parallèles sur l’assiette, ma serviette posée sur la table, j’ai pris soin de ne pas la replier. Ces règles je les connais, je les ai consciencieusement apprises, cela fait quinze ans que je les applique. J’arrive même à les respecter avec un semblant de naturel, comme si je n’avais pas à y penser.\nQuand j’ai rencontré la famille de mon mari, j’ai senti qu’il y avait certains codes que je ne maîtrisais pas, sans pour autant être capable de les identifier. J’avais assisté à une scène troublante. La sœur aînée de mon mari, mère d’un petit garçon d’une dizaine d’années, le réprimandait, sans que je comprenne l’objet de son sermon. Je ne l’ai saisi que plus tard. Il s’agissait d’un premier avertissement pour un rire un peu trop bruyant, suivi d’un blâme pour ses coudes posés sur la table. Et puis, il y eut cette phrase saisie au vol : « Je vais t’acheter le manuel de savoir-vivre de Nadine de Rothschild si tu continues ! » Je pensais que c’était une façon de parler, mais j’ai découvert que ce livre existait bel et bien. Je l’ai acheté quelques semaines plus tard et un univers parallèle s’est ouvert à moi. Un monde où les plats tournent toujours dans le sens des aiguilles d’une montre.\nLe manuel entre les mains, j’ai compris que le malaise que j’avais ressenti dans la famille de mon mari avait un fondement rationnel – ce n’était pas une vue de mon esprit ou un manque de confiance en moi : j’avais effectivement commis des erreurs impardonnables. J’avais enlevé mes chaussures en arrivant (je pensais bien faire, c’est ce que mes parents m’avaient toujours appris), je m’étais resservie deux fois du chocolat au moment du café (par gourmandise cette fois). J’avais même saucé mon assiette avec un morceau de pain en utilisant mes mains et non ma fourchette (même si, je l’ai appris plus tard, l’idéal est de ne pas le faire du tout). Alors dans un nouveau carnet j’ai pris des notes classées thématiquement : dîners, cadeaux, postures. Je me suis promis d’apprendre chacune de ces règles par cœur. Et Nadine de Rothschild m’a donné l’éducation que je n’avais jamais reçue.\nPendant le repas, Nicolas n’arrête pas d’appeler mon mari par un surnom qu’il est le seul à lui donner depuis l’enfance. Cette identité à laquelle j’ai du mal à l’associer me trouble. Je suis plus troublée encore quand Nicolas m’apprend sur mon mari un détail que j’ignorais. L’idée que Nicolas l’ait connu à une époque où je ne l’avais pas encore rencontré me donne le vertige. Plus généralement, que mon mari existât avant de me rencontrer me paraît irréel et même révoltant.\nQuand Louise et Nicolas se mettent à nous raconter leur voyage de noces, tout mon corps se raidit. C’est un sujet que je préfère éviter. Louise fait défiler des paysages qui m’intéressent peu (a-t-on déjà pris plaisir à regarder les photos de vacances des autres ?), et qui me rappellent un souvenir pénible que je préférerais oublier.\nCar mon mari avait eu la bonne idée de tomber malade pendant notre voyage de noces. « Comment peut-il me faire une chose pareille ? » : c’est la question que je ne cessais de me poser dès que je croisais son visage livide. Une grippe l’avait cloué au lit pendant sept jours. Mon mari n’avait même pas eu le bon goût d’attraper une maladie tropicale, un mal local aux symptômes impressionnants, quelque chose qui aurait pu se transformer en une anecdote cocasse ou dramatique à raconter à notre retour. Cette semaine-là, j’avais erré seule dans les couloirs de l’hôtel, j’avais bu des cocktails au bar et je m’étais laissée draguer par un homme marié. J’avais dit à mon mari que j’avais rejoint le groupe de randonnée de l’hôtel pour aller explorer l’île avec un guide. En réalité, je n’étais allée à aucune de ces sorties. Quel intérêt pouvait bien avoir cette excursion de huit heures autour d’un volcan si mon mari n’était pas avec moi pour le voir ? À quoi bon marcher le long de cette mer très plate et très bleue s’il ne marchait pas à mes côtés ? Pourquoi rester sur cette île trop lointaine et trop chaude si j’étais seule sur la photo ?\nLe lundi suivant, mon mari était tout à fait remis. Nous sommes allés nous promener tous les jours qui ont suivi et j’ai trouvé l’île sublime. J’y ai découvert les plus beaux paysages qu’il m’ait été donné de voir. Mais aujourd’hui encore, dès qu’il est question de voyage de noces, je continue de ressentir une vive rancœur envers mon mari qui m’a gâché la moitié de ce moment magique. Un voyage de noces idyllique m’aurait peut-être donné la force nécessaire pour affronter les premiers mois de notre mariage.\nJuste avant le dessert, nous reparlons de l’anniversaire de mon mari il y a un mois (enfin un sujet de conversation a priori inoffensif). Nous convenons tous les quatre que la fête était une réussite. Puis mon mari raconte une anecdote survenue en fin de soirée alors que Nicolas et Louise étaient partis rejoindre leur nourrisson : une panne d’électricité, la salle plongée dans le silence et le noir, les invités qui se remettent à chanter, l’alarme de sécurité qui retentit à cause de la coupure de courant.\n– Heureusement, grâce à la lumière de nos téléphones, on a rapidement trouvé où était le boîtier de l’alarme… Et on a même deviné le code. On s’est dit que ça devait être quelque chose de simple… Et c’était bien 1234 !\nMon mari est un très bon conteur, c’est même l’ingrédient principal de son charisme : il raconte si bien les histoires qu’il est facile d’imaginer les invités alcoolisés surpris par l’alarme stridente, mon mari qui part à la recherche du boîtier, qui devine le code, qui prend la situation en main avec humour et courage. Nicolas et Louise l’écoutent, amusés ; moi non. Mon mari n’a pas prononcé une seule fois mon prénom. Je suis absente de son récit, effacée. Il dit « on », et le choix de ce pronom me gêne (j’ai fait assez de commentaires de textes dans ma vie pour savoir que ce n’est pas anodin). C’est à la lumière de mon téléphone que nous avons trouvé le boîtier. C’est moi qui lui ai suggéré qu’une salle de location devait probablement choisir un code facile à retenir. C’est moi qui ai tapé 0000, puis 1234. Pourquoi ne le mentionne-t-il pas ?\nMon mari conclut en remerciant Nicolas et Louise d’avoir participé au cadeau d’anniversaire. D’ailleurs, il porte sa nouvelle montre ce soir. Mais il n’a pas un mot pour moi qui ai organisé la surprise, lancé les invitations, réservé la salle, déposé la caution, choisi la montre, rincé les cinquante flûtes à champagne à 4 heures du matin.\nJ’écoute Nicolas et Louise : ils disent « nous ». Leur grammaire est inclusive : si l’un des deux est le personnage principal de l’anecdote, l’autre n’est jamais effacé de l’histoire pour autant – son point de vue est intégré au récit (« quand je l’ai raconté à Louise le lendemain, elle a été très surprise ! »). J’observe aussi leur façon d’être ensemble. D’un regard, on imagine une égale répartition des tâches, un équilibre de leurs caractères, des défauts complémentaires. Il a une voix rassurante ; elle a un rire magnifique. Pendant que Nicolas débarrasse la table, Louise nous ressert une dernière fois du vin. À eux deux, ils forment une chorégraphie impeccable, un ballet amoureux sans accrocs. Lorsque Louise rejoint Nicolas dans la cuisine, il se penche vers elle et l’embrasse sur la bouche, la main posée sur sa hanche. Surprendre un baiser reste pour moi l’un des spectacles les plus fascinants au monde.\nUne petite caméra serait facile à cacher dans leur salon. Il suffirait d’un moment seule, pendant que le couple se trouve dans la cuisine et que mon mari est allé dans l’une des chambres pour téléphoner. Je pourrais fixer un minuscule dispositif vidéo au-dessus de leur télévision par exemple. De là, j’aurais une vue plongeante sur leur canapé.\nJ’aimerais pouvoir observer leurs gestes une fois les invités partis. Je voudrais voir comment ils se comportent quand ils sont enfin seuls, la pudeur écartée. Je voudrais regarder leur amour au quotidien : savoir s’ils ont l’air toujours aussi amoureux quand le bébé a beaucoup pleuré, que la fatigue s’installe, que les soucis s’accumulent ou que l’un d’eux tombe malade.\nEst-ce qu’ils s’embrassent intensément ou du bout des lèvres ? Est-ce qu’il existe, chez eux aussi, des soirées sans baisers avec la langue ? Est-ce qu’ils se touchent sans arrêt ou est-ce que leurs corps sont distants quand ils regardent la télévision ? Combien de temps se parlent-ils chaque soir et de quoi ? Échangent-ils des mots d’amour chaque jour, chaque semaine ou chaque mois ?\nLes observer me permettrait de comparer leur amour au nôtre. Je pourrais déterminer si mon mari et moi nous embrassons beaucoup ou peu, jauger l’intérêt et la profondeur de nos conversations quotidiennes par rapport aux leurs. Armée de ces données à la fois quantitatives et qualitatives, je pourrais ainsi évaluer si notre vie de couple est normale ou glaciale.\nNous terminons le repas accoudés aux fenêtres, dans la fumée des cigarettes et l’arôme du vin rouge. Nous décidons de prolonger la soirée avec un jeu de société. À un moment de la partie, il faut associer chaque joueur à un fruit que l’on doit ensuite faire deviner à son équipe.\nC’est alors que mon mari choisit pour moi la clémentine. J’essaie de ne pas laisser voir à quel point je suis blessée. Cherche-t-il à me taquiner ou à me faire réagir ? Je le questionne d’un ton léger, sans insister. Il me répond qu’il ne saurait pas expliquer pourquoi il a choisi ce fruit pour moi, mais qu’il me va bien. Et mon mari se lève dans la foulée pour se resservir du vin. Est-ce une coïncidence ou fuit-il la confrontation ?\nJe connais mon mari. Je connais la finesse de son regard. Je connais sa perspicacité et la justesse de ses associations d’idées. Je connais la facilité avec laquelle il arrive à croquer une personne en une ou deux formules. Je dois me rendre à l’évidence : l’homme avec qui je suis mariée depuis plus de dix ans pense que je suis une clémentine.\nPour Louise, mon mari choisit l’ananas. Sous mes yeux, il associe la femme de son meilleur ami à un fruit estival et exotique, acidulé et généreux. Il la mêle à l’Amérique latine et sous-entend, j’en suis sûre, qu’il n’est pas insensible à la chair juteuse de cette plante tropicale.\nMon mari considère donc que son meilleur ami est marié à un ananas, tandis que lui a épousé une clémentine. Il vit avec un fruit d’hiver, un fruit banal et pas cher. Un petit fruit ordinaire qui n’a ni la gourmandise de l’orange ni l’originalité du pamplemousse. Un fruit ordonné en quartiers, pratique et facile à manger, prédécoupé, prêt à l’emploi, fourni dans son emballage.\nBien que mon mari ait bu plus que moi, je refuse de prendre le volant au retour. Je ne suis pas en état de conduire, je suis bien trop contrariée par l’incident de la clémentine. Je voudrais des explications, mais je suis encore trop bouleversée pour évoquer le sujet frontalement. Même les lumières noires et blanches de la ville à travers la vitre ne parviennent pas à m’amadouer. Je ne prononce pas un mot du trajet.\nNous retrouvons Zoé endormie sur le canapé tandis que la télévision projette des ombres inquiétantes sur son corps. Elle habite dans la ville voisine, mon mari propose de la raccompagner en voiture. Je refuse.\n– Je t’appelle un taxi, Zoé, je réplique, catégorique.\nMon mari ne va pas s’en sortir aussi facilement. Se débrouiller pour prendre la fuite en reconduisant Zoé chez elle pour que je sois endormie à son retour. Bien trop malin de sa part. Il est hors de question qu’il aille où que ce soit. Il reste avec moi.\nMon mari sort des billets de son portefeuille pour la payer (cette vision m’a toujours émue plus que de raison, mais elle ne suffit pas à éteindre ma colère ce soir), puis il monte se coucher. Avant de le rejoindre, je prends quelques minutes seule pour noter dans mon carnet les incidents principaux survenus au cours de la soirée : son récit négatif des premiers mois de notre fils, l’anecdote de sa soirée d’anniversaire où il ne me mentionne pas. Et surtout, la clémentine. Une ligne au stylo plume pour consigner sa trahison au goût amer de fruit de supermarché.\nJ’écris régulièrement dans ce carnet pour donner du sens à ce que je vis. Ce n’est pas un journal intime à proprement parler. Je ne rédige rien. Tout tient en une ligne ou deux, et le remède à mon angoisse ou à ma colère m’apparaît, limpide. C’est une drôle d’habitude dont je n’ai jamais parlé à personne, mais écrire me fait du bien. J’ai un autre carnet que je cache au même endroit, à plat derrière les livres de la bibliothèque. Un carnet vert, où je recopie des idées et conseils lus dans des magazines, où je prends des notes sur des articles piochés sur Internet.\nJe remets mon carnet à sa place, derrière une série d’épaisses encyclopédies. Je suis toujours humiliée et furieuse, mais au moins je sais quoi faire. Écrire me donne toujours la solution.",
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