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  "text": "Mes amies me demandent souvent où je me fais coiffer, mais je tiens à garder l’adresse secrète. Je suis tombée sur ce salon par hasard à une époque où je changeais de coiffeur à chaque coupe. À cette époque aussi, j’avais pris la mauvaise habitude de m’inventer un personnage le temps d’une couleur ou d’une pose de vernis, pour m’échapper du quotidien une fois par mois, sans conséquence et à peu de frais. Cette fois-là, j’avais dit que je m’appelais Grace. J’avais choisi ma blonde hitchcockienne préférée, Grace Kelly : glaciale mais sensuelle, sophistiquée mais sauvage. Mon choix n’était pas tout à fait le fruit du hasard, puisque quelques années auparavant, j’avais consacré mon mémoire de fin d’année à cette couleur de cheveux et son rôle dans les films du célèbre réalisateur. Cet hiver-là, j’étais donc entrée dans le salon avec la ferme intention de me transformer en Grace pour quelques heures. Puéril, mais réjouissant. J’avais expliqué que je venais de me marier après un divorce éclair. Un remariage passionnel avec mon amour d’adolescence, un photographe américain perdu de vue pendant des années et dont j’avais retrouvé la trace par hasard dans une galerie, un soir de vernissage. Attirée comme un aimant par l’un des portraits au mur, je m’étais approchée jusqu’à découvrir son nom sur le cartel. Le temps que je comprenne qu’il s’agissait de mon ancien amant, il se tenait derrière moi. Je ne suis pas fière de ce mensonge, mais je ne pensais jamais retourner dans ce salon de beauté. Or il se trouve qu’on m’y a fait la plus belle couleur que j’aie jamais eue. Dans les semaines qui ont suivi, j’ai reçu une pluie de compliments sur ce blond froid et sensuel à la fois – et bien que je continue à nier qu’il ne s’agisse pas de ma couleur naturelle, j’ai dû concéder à mon entourage qu’il pouvait m’arriver de faire un balayage de temps en temps. J’ai essayé d’autres salons, sans jamais parvenir à cette même couleur. C’était peut-être Grace qui, seule, avait réussi à inspirer ce blond fatal et glacé à ma coloriste (pourtant, elle connaissait mal le cinéma hitchcockien, je lui avais demandé). Alors je n’ai pas eu d’autre choix que d’y retourner. Depuis, je me transforme en Grace une fois par mois pour entretenir mon blond et avoir toujours des ongles impeccables. Je raconte nos escapades romantiques avec mon deuxième mari, ses dernières expositions à New York. Et ma tristesse aussi, parfois, de ne pas avoir réussi à avoir d’enfants.\nAujourd’hui, je demande une couleur un peu plus chaleureuse que d’habitude – je souhaite l’éclaircir pour préparer l’été. Mais surtout, pas de changement trop brutal. Je ne veux pas que mon mari s’en aperçoive, et un blond qui n’a pas l’air naturel a vite l’air vulgaire. Aussi, on ne touche pas à la longueur (je ne coupe jamais plus que nécessaire) car mon mari me préfère les cheveux longs. Il déteste les entre-deux, dans la vie comme pour mes cheveux. J’achète plusieurs soins capillaires hors de prix que je cacherai en haut de notre dressing, avec mes autres sprays éclaircissants à la camomille. Enfin, je choisis un rose pâle pour mes ongles (moins sophistiqué qu’un rouge intense, mais j’ai vu plusieurs mères à la sortie de l’école et au club de tennis avec cette couleur).\nQuand je quitte le salon, mon mari vient seulement de sortir du travail, nous décidons donc de nous retrouver directement chez notre couple d’amis. Nicolas et Louise sont les heureux parents d’une petite fille de trois mois que nous allons rencontrer pour la première fois.\nJe m’arrête dans une boutique du centre-ville pour trouver un cadeau de naissance. Je choisis une peluche en forme de baleine, très douce et servant aussi de range-pyjama. J’en avais une à peu près similaire quand j’étais petite, dans laquelle je mettais mes trésors. Et quel plus beau cadeau qu’offrir une cachette ? J’ai également pris avec moi le livre que j’ai déniché dans une librairie anglophone le week-end dernier, une imagerie pour enfants sur le thème de l’aventure : des paysages du monde entier, des montagnes enneigées et des mers infinies, un canoë voguant sur un torrent déchaîné, une montgolfière volant au-dessus d’un désert de sable. Parfait pour une petite fille.\nJe finis par le fleuriste. Évidemment, j’ai fait mes recherches avant de venir. En tapant dans mon moteur de recherche « Quel bouquet offrir pour une naissance ? », j’ai appris que je devais préférer des fleurs blanches ; des pivoines ou des roses par exemple. J’ai cherché à savoir lesquelles étaient les plus chic (je soupçonnais les roses d’être un peu communes et les pivoines plus distinguées), sans parvenir à trouver de réponse définitive à ma question.\nJe déteste prendre conseil chez le fleuriste. Je refuse de montrer que je n’y connais rien, que je ne sais pas distinguer une violette d’une pensée, que je serais bien incapable de reconnaître une jonquille, un iris ou une jacinthe si on me le demandait. Je préfère donc me renseigner avant. Les femmes sont censées savoir ce genre de choses. Louise, elle, n’aurait jamais eu besoin de conseils pour choisir son bouquet. Elle aurait déambulé le sourire aux lèvres, s’arrêtant de temps en temps pour sentir une fleur, puis elle se serait tournée vers la vendeuse et aurait affirmé d’une voix claire : « Vous avez une très belle boutique. » À un moment, elle aurait stoppé net, surprise et émerveillée à la fois : « Oh vous avez de nouveau du chèvrefeuille, j’adore ! Cette odeur me rappelle mon enfance ! Je vous en prends quelques branches – avec peut-être deux ou trois roses ! » Moi je n’ai pas grandi dans une maison où les bouquets de chèvrefeuille embaumaient le salon. Alors j’en dis le moins possible. Le secret, c’est de ne poser aucune question. Je ne demande ni à quelle fréquence il faut changer l’eau, ni s’il faut recouper le bout des tiges une fois chez soi.\nMes doigts manucurés, mes cheveux brillants et mon imposant solitaire à l’annulaire m’insufflent enfin le courage nécessaire pour m’adresser à la vendeuse. Pour me donner un air important, je glisse même que je suis pressée (c’est faux), demande un bouquet de pivoines après avoir hésité avec des lys. Je trouve ces derniers très beaux, mais je ne connais pas leur signification : ils sont bien blancs, mais que faire si ce sont des fleurs de condoléances ? Avec des pivoines roses et blanches, conformément aux recommandations du site que j’ai consulté tout à l’heure, je ne prends aucun risque.\nLa fleuriste prépare le bouquet sous mes yeux en commentant à voix haute :\n– En ce moment, avec la saison des mariages, les pivoines sont à l’honneur ! Elles font de si beaux bouquets. C’est vraiment l’une de mes fleurs préférées, ajoute-t-elle le visage concentré, entre deux coups de ciseaux experts.\nJe me décompose.\n– Ce n’est pas pour un mariage… C’est pour une amie qui vient d’avoir un bébé…, dis-je en bafouillant, les larmes aux yeux. Je me suis trompée de fleurs. J’ai dû confondre les pivoines et les pâquerettes.\nLa fleuriste lève ses grands yeux verts sur moi et me sourit avec bienveillance pour la première fois.\n– Les pivoines feront aussi un très beau cadeau de naissance. Ce sont les fleurs des événements heureux, ce sera parfait pour votre amie ! Ne vous en faites pas.\nJe me dépêche de payer, humiliée. Une fois dans la main, le bouquet me semble tout à coup beaucoup trop gros. On dirait celui d’une jeune mariée à la robe meringuée. Il n’a rien de l’élégance de Louise. Les bouquets trop imposants ne font pas du tout raffinés – je m’en rends compte maintenant, et j’hésite à jeter quelques fleurs à la poubelle pour arriver avec un bouquet un peu plus délicat et un peu moins jeune fille en fleurs. Mais quand je tourne au coin de la rue, mon mari m’attend déjà devant l’immeuble.\n– Tu as fait quelque chose à tes cheveux ? me demande-t-il en m’embrassant rapidement. (Quand se décidera-t-il à m’embrasser vraiment ? En dessous de deux secondes, ce n’est pas le baiser de quelqu’un d’amoureux.) J’évite sa question, mais il insiste :\n– Ta robe est superbe, elle est nouvelle ? Tu es sublime, ma douce.\nMal à l’aise, je change de sujet tout en cherchant le nom de nos amis sur l’interphone.",
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