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  "text": "Il y a quinze ans, quand j’ai remarqué que l’homme avec qui je venais de passer la nuit dormait comme moi le poignet replié près de son visage, je me suis demandé comment interpréter cette coïncidence. Était-ce un trait de personnalité que nous avions en commun qui se manifestait ainsi ? Les gens qui dorment le poignet en angle droit se reconnaissent-ils entre eux ? On dit que ceux qui dorment sur le dos sont sociables, que ceux qui se mettent sur le ventre sont frustrés sexuellement, que ceux qui se positionnent sur le côté sont confiants. Mais on ne dit rien de ceux qui dorment le poignet cassé : partagent-ils, eux aussi, une communauté ? Quinze ans après cette première nuit, je continue à m’interroger sur ce point commun que nous partageons avec mon mari lorsque nous sommes endormis.\nIl est encore tôt quand un rayon de soleil vient se déposer au commencement de son aisselle. On dirait un tableau aux jeux d’ombres parfaitement maîtrisés. Caravage n’aurait pas trouvé meilleur modèle que mon mari, avec ses longs cils noirs posés tout en haut de sa joue et la moiteur au creux de son cou. Plus que tout le reste, la chaleur de son corps au petit matin m’a toujours bouleversée (à combien peut monter la température ambiante sous une couette en plumes ? Le microclimat de notre lit semble parfois frôler les 50 °C, mais est-ce physiquement possible ?). Et puis il y a son sourire. La nuit, on dirait que mon mari est sur le point d’exploser de rire, qu’on lui raconte une anecdote qu’il trouve très drôle entre deux rêves. Cette caractéristique, je ne crois pas que nous la partagions, mais c’est forcément une bonne nouvelle. Un homme malheureux ne sourit pas lorsqu’il dort.\nJ’approche ma main, mais suspends mon mouvement avant que mes doigts ne glissent dans ses cheveux. Sur l’oreiller, une fine traînée de pellicules semblable à la chute des premières neiges. Il m’arrive souvent de m’attendrir devant ces flocons retrouvés dans notre lit ou sur le col d’une chemise. Suis-je bizarre d’être aussi touchée par les pellicules de mon mari ? Mais j’imagine que l’amour se nourrit de traces laissées sur un vêtement ou un drap, et que toutes les amoureuses du monde s’en émeuvent.\nMon mari continue à dormir jusqu’à la sonnerie de son réveil, alors même que j’ai ouvert les volets de la chambre depuis un moment. Pourtant cela fait des années qu’il clame haut et fort qu’il ne peut dormir que dans le noir complet. Moi j’ai toujours préféré dormir les volets ouverts. Les heures sombres me désorientent plus qu’elles ne me reposent. Mais ma préférence ne pèse pas lourd face au besoin d’obscurité de mon mari. Alors, quand j’ai commencé à partager son lit, cette concession était toute naturelle. Ce n’est quand même pas grand-chose. Mais ce matin, je suis bien obligée de constater que mon mari me ment : il n’a visiblement aucun problème pour dormir avec de la lumière.\nAlors qu’il émerge doucement, mon mari s’approche de moi, mais je me retourne à temps pour échapper à ses bras. C’est la règle, je ne dois pas céder. Hier soir, il s’est endormi sans me souhaiter bonne nuit, il n’y a aucune raison qu’il profite de mes caresses au réveil. Et il n’est pas question que je relâche la garde. Surtout pas un mardi.\nLe mardi est un jour belliqueux. Pas besoin de chercher des explications compliquées : sa couleur est le noir et son étymologie latine nous apprend que c’est le jour de Mars, le dieu de la Guerre. La prise de la Bastille a eu lieu un mardi. Le 11 septembre 2001 aussi. Le mardi est toujours un jour dangereux – ce qui m’inquiète d’autant plus que ce soir nous avons un dîner auquel je n’ai déjà aucune envie d’aller, et que tout le monde sait que les soirées mondaines sont rarement des rendez-vous pacifiques.\nCe matin, mon mari est le dernier à avoir utilisé la douche, j’en reconnais immédiatement la tiédeur. J’aime mes douches plus chaudes que lui, mais je prends plaisir à me laver avec cette eau que je n’ai pas choisie, dans un monde de quelques degrés inférieurs au mien.\nAu moment où je m’enroule dans ma serviette, un courant d’air me fait frissonner. J’applique de l’huile dans mes cheveux, de la crème sur mes jambes, un peu de parfum au creux de mon cou. Mais au contact de ma peau, les effluves hypnotisants se transforment en une fragrance légère et fleurie. J’ai acheté ce parfum après l’avoir senti sur une autre femme pendant une soirée. Même à travers l’odeur des cigarettes et du vin, il m’a immédiatement évoqué un puissant philtre d’amour – une fragrance envoûtante et extrêmement sensuelle. Je me suis glissée dans la salle de bains de notre hôte pour découvrir le nom de ce dangereux poison, et j’ai pris en photo le flacon facetté que je ne connaissais pas (un petit parfumeur hors de prix). Hélas, dès les premières pulvérisations, la terrible vérité : ce parfum n’a plus rien de sulfureux quand je le porte moi. Je n’ai jamais réussi à me débarrasser de ma rassurante odeur de propre. Mon mari me surnomme depuis des années « ma douce » quand je me rêve en femme fatale.\nUne odeur de café et de chocolat chaud monte du rez-de-chaussée. Dans la cuisine, mon mari se presse une orange. À la radio, on entend les chroniqueurs défiler dans le studio. Je bois mon premier café pendant la revue de presse : je suis à l’heure.\nLes enfants nous rejoignent à la table du petit déjeuner. Mon fils et ma fille font toujours leur apparition en même temps. Est-ce qu’ils se concertent avant de descendre ? Systématiquement, c’est aussi par deux que je les vois disparaître après les repas pour aller faire leurs devoirs ou jouer. Ils ont deux ans d’écart – sept et neuf ans –, mais on dirait des jumeaux : ils font tout ensemble. Nos amis et nos proches nous envient : « Vous en avez de la chance que vos enfants s’entendent si bien, les miens se parlent à peine. » En réalité, nos enfants font plus que bien s’entendre, ces deux-là sont fusionnels (est-ce un trait de caractère que je leur ai transmis sans le vouloir ?).\nComme chaque matin, mon mari se fait griller deux morceaux de pain qu’il recouvre de confiture de fraises. Il ne mange que ça. Il boude les confitures de figues, de mûres et de cerises – même un mélange de fruits rouges ne trouve pas grâce à ses yeux. Ce monothéisme m’a toujours étonnée, car mon mari n’aime pas les fraises, il trouve ça trop acide. Ce petit fruit coloré et juteux, il ne sait l’apprécier que broyé, réduit en bouillie, et avec une tonne de sucre.\nChacun ses obsessions. Moi, c’est mon téléphone portable dont je n’arrive pas à me séparer. Je me suis promis cent fois d’arrêter, de ne plus le poser sur la table au moment des repas, je sais que ce n’est pas sain, mais je ne peux pas m’en empêcher. Heureusement que, pour le moment, mon mari ne s’en est jamais rendu compte.\nIl me souhaite une bonne journée et m’embrasse du bout des lèvres avant de partir. Mais dans le monde qui est le mien, c’est à peine un baiser.",
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