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  "text": "Chaque lundi, nulle lassitude quand je franchis les portes du lycée. Je suis professeure d’anglais depuis presque quinze ans, mais je n’ai jamais oublié pourquoi j’aime tant donner cours. Pendant une heure, je suis au centre de l’attention. Je maîtrise la durée, ma voix remplit l’espace. Je suis aussi traductrice pour une maison d’édition. C’est peut-être cette double vie qui a maintenu intacte en moi la flamme de l’enseignement.\nSur le parking réservé aux professeurs, je croise le proviseur, on discute quelques instants. Puis arrive le moment que j’attendais : il me demande des nouvelles de mon mari. Je réponds que mon mari va bien. Cette expression me fait toujours le même effet treize ans après notre mariage. Des frissons de fierté quand je glisse que « mon mari travaille dans la finance » à un dîner ; quand je précise à la maîtresse de ma fille devant les grilles de l’école que « c’est mon mari qui viendra chercher les enfants jeudi » ; quand je vais chercher des pâtisseries à la boulangerie et que j’annonce que « mon mari a passé une commande mardi » ; quand je raconte l’air faussement détaché (alors qu’en réalité je trouve cela infiniment romantique) que « j’ai rencontré mon mari par hasard à un concert de rock » lorsqu’on me demande comment nous nous sommes connus. Mon mari n’a plus de prénom, il est mon mari, il m’appartient.\nLe lundi a toujours été mon jour préféré. Parfois, il se pare d’un bleu profond et royal – bleu marine, bleu nuit, bleu égyptien ou bleu saphir. Mais plus souvent le lundi prend l’apparence d’un bleu pratique, économique et motivant, adoptant la couleur des stylos Bic, des classeurs de mes élèves et des vêtements simples qui vont avec tout. Le lundi est aussi le jour des étiquettes, des bonnes résolutions et des boîtes de rangement. Le jour des choix judicieux et des décisions raisonnables. On m’a déjà dit qu’aimer le lundi était un truc de première de la classe – que seuls les intellos pouvaient se réjouir que le week-end se termine. C’est peut-être vrai. Mais cela relève surtout de ma passion pour les débuts. Dans un livre, j’ai toujours préféré les premiers chapitres. Dans un film, les quinze premières minutes. Au théâtre, le premier acte. J’aime les situations initiales. Quand chacun est à sa place dans un monde à l’équilibre.\nEn fin de matinée, je fais lire un texte à mes élèves. Puis je leur donne la parole à tour de rôle. Je note du vocabulaire au tableau, leur communique les mots dont ils ont besoin pour parler (ce sentiment de puissance est grisant). Dans l’extrait que nous étudions aujourd’hui, l’un des personnages porte le même prénom que mon mari. Mon cœur se serre chaque fois que je le vois écrit ou que l’un de mes élèves le prononce. Ensuite nous traduisons et commentons un échange de vœux entre deux époux. Mes élèves sont familiers de cette tradition anglo-saxonne souvent reprise dans des séries américaines (et souvent interrompue par un ancien amant en pleine reconquête). C’est l’occasion d’étudier l’utilisation de l’auxiliaire grâce à la réponse tant de fois espérée du « I do » – « Je le veux ».\nPendant que les derniers élèves quittent la salle, j’ouvre les fenêtres pour faire disparaître l’odeur de fin de cours, un mélange de transpiration et de feutre pour tableau blanc. Le mélange aussi des parfums trop sucrés (des filles) et trop musqués (des garçons). Les hormones adolescentes raffolent de ces effluves super concentrés qu’on trouve en grandes surfaces. C’est peut-être ce genre de parfums que je devrais acheter. Je porte depuis des mois celui d’un petit parfumeur confidentiel que j’espérais torride mais qui se révèle désespérément lisse sur ma peau. Comment savoir quels sont les parfums à la mode quand on a seize ans ? Je pourrais inventer un exercice sur le thème des odeurs et demander à mes élèves de décrire leur parfum – à la fois instructif pour moi (trouver des idées pour un nouveau parfum) et pour eux (enrichir leur vocabulaire olfactif).",
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